Les historiens et le Web à l'âge du Web 2.0 : une nouvelle mutation ?

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Oct 21, 2013 (4 years and 18 days ago)

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Schedae
2011
Prépublication n° 2 | Fascicule n° 1
Rolando Minuti
« Les historiens et le Web à l’âge du Web 2.0 : une nouvelle mutation ? »
Schedae, 2011, prépublication n° 2 (fascicule n° 1, p. 1-10).
1


Les historiens et le Web à l’âge du
Web 2.0 : une nouvelle mutation ?
Rolando Minuti

Université de Florence

Je veux d’abord remercier les organisateurs de ce colloque, qui m’ont donné la possibilité
de profi ter de cette occasion de présentations d’expériences concrètes et de discussions sur
les problèmes techniques et méthodologiques de l’édition électronique, pour aborder un
sujet beaucoup plus général ; un sujet qui concerne, pourrait-on dire, l’évolution elle-même
du Web contemporain par rapport à la recherche et à l’enseignement des sciences humaines
et, plus précisément, à l’utilisation et à la gestion de la documentation qui fait partie de la
pratique du travail de l’historien.
J’ai eu l’occasion d’aborder quelques-uns de ces problèmes l’année dernière, à l’occasion
du congrès de Rome Les historiens et l’informatique : un métier à réinventer
(4-6 décembre
2008) organisé par l’ATHIS (Atelier Informatique et Histoire) dirigé par Jean-Philippe Genet
1
,
et je suis donc reconnaissant aux organisateurs de la rencontre d’aujourd’hui de m’avoir
donné l’opportunité d’attirer l’attention sur d’autres aspects de ce sujet qui sont importants,
à mon avis, soit pour l’enseignement – pas seulement universitaire – soit pour la recherche.
Pour éclaircir les raisons de la nécessité de cette réfl exion, je pense qu’il est utile de se
référer au panorama des rapports entre les historiens – et plus généralement entre le monde
des chercheurs, enseignants, étudiants qui travaillent dans le vaste territoire des sciences
humaines – et le Web, qui était présent il y a une dizaine d’années, c’est-à-dire vers la fi n
des années quatre-vingt-dix et le début du vingt et unième siècle.
J’avais moi-même tenté, à cette époque, un bilan des perspectives et des problèmes
ouverts
2
, qui pouvait se résumer en ces termes :
1.
Voir le programme du colloque sur le site http://www.menestrel.fr/spip.php?rubrique1043. Les actes sont
en cours de publication.
2.
R. Minuti, Internet et le métier d’historien. Réfl exions sur les incertitudes d’une mutation
, Paris, PUF, 2002 ;
voir aussi, du même auteur, « Informazione storica e Web : considerazioni su problemi aperti », Cromohs
,
n° 13, 2008, p. 1-14, http://www.cromohs.unifi .it/13_2008/minuti_infoweb.html.
2
Schedae, 2011, prépublication n° 2 (fascicule n° 1, p. 1-10).
http://www.unicaen.fr/services/puc/preprints/preprint0022011.pdf

– le Web ouvrait évidemment un horizon de nouvelles perspectives à la documentation
utilisée par les historiens, à la publication des résultats de la recherche et à son accessibilité
(bibliothèques et archives numériques, revues électroniques et publication en ligne des
résultats de la recherche, etc.). Un vaste champ d’interventions s’était donc ouvert, dans
lequel il était déjà possible à cette époque de voir des résultats importants, mais des
problèmes nouveaux se présentaient aussi par rapport aux standards de la numérisation,
à la stabilité du document numérique, à sa conservation et au repérage de l’information
utile (il s’agissait encore, notons-le, de l’époque pré-Google) ;
– le Web ouvrait aussi un horizon nouveau à la possibilité, pour les professionnels ou les
amateurs, d’établir des communautés nouvelles (ce discours était alors lié surtout aux
newsgroups
et aux listes de discussions), qui pouvaient jouer un rôle sensible par rapport
à la hiérarchie traditionnelle, liée surtout aux universités ; bref, une multiplication des
voix, une prise de parole plus large, à côté des possibilités de liens plus étroits entre
la communauté académique et scientifi que des chercheurs au niveau international, et
d’informations sur les activités de recherche, les travaux en cours, les occasions matérielles
de rencontre ;
– en conclusion le Web, bien plus que l’Internet, qui le précède de plusieurs années, ne
représentait pas simplement un accroissement des possibilités de travail, mais il était
en train de changer d’une façon plus radicale la pratique de l’historien, les formes de la
production et de la communication de la recherche, les méthodologies du travail et les
critères eux-mêmes d’évaluation des résultats de la recherche. Face à ces changements,
une forte prise de conscience était nécessaire, à mon avis, de la part de la communauté
des historiens – j’en suis toujours plus convaincu par rapport aux changements les plus
récents, comme je le dirai plus loin – afi n d’établir un dialogue étroit et direct avec le
milieu de la communication sur le Web, pour maintenir l’attention sur l’importance, par
exemple, de la critique des sources également dans le monde numérique ; afi n, pour
résumer, de ne pas accepter passivement une dérive – dont on pouvait déjà voir des
indices clairs – vers la perte de l’« auctorialité », la perte de la possibilité de situer un
document dans son temps et son contexte (ce qui est toujours fondamental pour toute
forme de travail historique), la perte, en un mot, de la dimension critique qui est propre
à la pensée historique et qui est aussi un élément essentiel de la conscience civique.
Bref, il s’agissait de traduire les réfl exions sur l’évolution contemporaine du Web, dans
un rappel de la responsabilité des historiens (mais plus généralement des chercheurs
et enseignants en sciences humaines) face aux enjeux (qui n’étaient pas des menaces,
mais des opportunités importantes) posés par les nouvelles technologies.

Après une dizaine d’années, on pourrait dire que le monde a changé. Plusieurs expériences
sur lesquelles il semblait intéressant d’attirer l’attention ont disparu, plusieurs problèmes ont
trouvé des solutions, plusieurs projets, surtout sur le versant des bibliothèques numériques
ainsi que des archives ont vu le jour. La croissance exponentielle de la documentation
présente sur le Web a fait parler d’un véritable « déluge digital »
3
, ce qui n’est pas impropre,
et de nouveaux outils de repérage de l’information sont nés et se sont presque imposés
comme des standards, ou mieux, comme l’unique porte d’accès à l’information sur le Web.
Tel est le rôle actuel de Google et de ses nombreuses extensions.
Le monde a donc changé non seulement par rapport à la dilatation de l’information, à
l’enrichissement énorme de la quantité de textes, documents, outils de contrôle bibliographiques,
3.
Voir, à ce propos, les actes du colloque Digital Repositories : Dealing with the Digital Deluge (JISC
conference, Université de Manchester, 5-6 juin 2007), http://www.jisc.ac.uk/whatwedo/programmes/pro-
gramme_digital_repositories/repositories_conference.aspx .
3
Schedae, 2011, prépublication n° 2 (fascicule n° 1, p. 1-10).
http://www.unicaen.fr/services/puc/preprints/preprint0022011.pdf
qui concernent en particulier la recherche historique dans ses domaines les plus étendus, mais
surtout par rapport à la nature de l’information elle-même, à la dimension collective qui est
devenue toujours plus propre à l’information diffusée sur le Web, au cadre général, en un mot,
dans lequel cette dilatation de l’information se place. On a désormais l’habitude d’identifi er
tout cela par le sigle de Web 2.0
4
, ce qui de fait ne détermine pas un projet ou une stratégie
cohérente, mais plutôt un ensemble de pratiques et d’outils informatiques qui ont provoqué le
déplacement progressif du Web de la notion de dépôt universel de documents et d’informations,
liés par la technologie de l’hypertexualité, à la notion de plate-forme interactive où plusieurs
acteurs participent, d’une façon collective, à la création de contenus informatifs nouveaux.
On a beaucoup discuté sur le concept de Web 2.0, introduit par Tim O’Reilly en 2004
pour des raisons liées aussi à son entreprise éditoriale et commerciale. On peut remarquer à
ce propos que toute défi nition générale qui concerne le Web et son évolution risque d’être
précaire et peu satisfaisante ; en premier lieu, parce qu’il arrive que les processus nouveaux
n’éliminent ni ne transforment automatiquement les anciens, comme le montre le fait que
d’importantes et sérieuses entreprises du Web 1.0 se maintiennent et se développent
parallèlement aux nouvelles applications de type Web 2.0 ; en second lieu, parce qu’à
l’intérieur des nouvelles défi nitions elles-mêmes demeurent beaucoup d’anciens éléments ;
c’est-à-dire qu’il y a des éléments, dans les développements les plus récents, qu’on pouvait
entrevoir, à l’état embryonnaire, à l’époque précédente et qu’on peut donc interpréter
comme des évolutions plutôt que comme des révolutions.

De fait, le terme de Web 2.0 se réfère à (ou cherche à couvrir sous une défi nition unitaire
et homogène) une réalité générale qui est concrète et des expériences qui touchent presque
tout le monde du Web dans leurs manifestations les plus diffusées. Je ne veux pas m’attarder
sur des réfl exions qui concernent plutôt les implications sociologiques de ce phénomène – il
y a déjà une littérature énorme à ce sujet ; je préfère m’arrêter plutôt sur des questions
qui concernent la pratique de l’historien, la notion de document, l’émergence d’attitudes
nouvelles, en considérant surtout la génération nouvelle d’étudiants, qui sont nés dans le
monde numérique et pour lesquels la pratique du Web est bien plus forte et normale que pour
la génération des plus âgés : attitudes nouvelles par rapport au document, à l’information, à
la notion de source. La réalité générale à laquelle je me réfère, très brièvement, est celle des
blogs, la blogosphère comme on l’a défi nie, qui se développe à un rythme impressionnant ;
c’est le monde des social networks
, de Facebook, de YouTube et d’autres ; c’est le monde
qui, pour les adeptes de ce nouveau scénario, a révélé la réalité de la swarm intelligence
,
du Web entendu comme l’expression d’une intelligence collective et toujours mouvante
à laquelle chacun – lecteur et auteur en même temps – donne sa contribution en utilisant
librement ce que les autres ont dit ou ont produit, en s’insérant dans ce processus collectif
et universel qui produit, donc, une nouvelle notion de travail intellectuel, tout à fait libéré
des vieilles notions d’autorité et d’« auctorialité », et de toute l’architecture hiérarchique,
juridique ou académique, qui a réglé jusqu’à aujourd’hui la production culturelle et sa
circulation. Telle est – résumée un peu brutalement – l’essence de la pensée des partisans
de la démocratie radicale de l’information et de la culture qui serait exprimée par le terme
de Web 2.0 et qui trouve dans les blogs, lieux de la liberté expressive et morceaux de
l’intelligence collective en même temps, sa manifestation la plus claire
5
.
4.
Voir surtout, pour la défi nition de Web 2.0, T. O’Reilly, What is Web 2.0. Design patterns and Business mo-
dels for the Next Generation of Software , http://www.oreillynet.com/pub/a/oreilly/tim/news/2005/09/30/
what-is-web-20.html. Voir aussi, dans la riche bibliographie et sitographie sur ce sujet, ce qui concerne sur-
tout les implications didactiques du Web 2.0, A. Bryan, « Web 2.0 : A New Wave, of Innovation for Teaching
and Learning », EDUCAUSE Review
, vol. 41, n° 2, mars-avril 2006, p. 32-44, http://connect.educause.edu/
Library/EDUCAUSE+Review/Web20ANewWaveofInnovation/40615, et le répertoire de ressources Web
2.0 in education
, http://www.shambles.net/pages/learning/ict/web2edu/.
5.
Voir G. Granieri, Blog Generation
, Rome-Bari, Laterza, 2005 et, du même auteur, La società digitale
, Rome-
4
Schedae, 2011, prépublication n° 2 (fascicule n° 1, p. 1-10).
http://www.unicaen.fr/services/puc/preprints/preprint0022011.pdf
Mais s’agit-il vraiment d’une intelligence collective ? Les doutes des critiques du Web
2.0, qui sont aussi diffusés que ses partisans, sont très forts à ce propos. Cette intelligence
collective serait plutôt, nous disent-ils, une stupidité collective
6
, dont l’univers des blogs
est la manifestation la plus éclatante, car dans la blogosphère on voit surtout l’expression
d’une volonté un peu narcissique, un peu graphomane, très ambitieuse ou présomptueuse,
de démontrer, ou d’imposer le fait qu’entre l’amateur et le professionnel, entre le simple
curieux et le savant, il n’y a pas, fi nalement, de différence essentielle. Si – toujours selon
l’opinion des critiques – les produits les plus originaux de la réfl exion, de la recherche, de
la créativité, sont conçus comme des morceaux d’une intelligence collective à reverser
sans contrôle dans le grand fl euve de l’information sur le Web, ce qu’on risque de perdre,
c’est justement la distinction entre les efforts de la recherche et de la pensée originale et
sa répétition, son utilisation dans des contextes fl uides ou tout à fait décontextualisés où
le vieil exercice de la critique des sources est souvent très diffi cile et presque désespéré ;
la distinction elle-même entre les opinions et les faits ancrés sur des documents vérifi ables
– entre fausseté et vérité en termes plus nets – risque d’être une opération laissée à une
étroite minorité d’experts de la technologie de l’information sur le Web, à des analystes,
tandis que la plupart du monde du Web, les utilisateurs de Google, sont systématiquement
exposés au risque de cette très grave confusion.
L’amplifi cateur et le sujet principal de cette « stupidité collective », suivant la défi nition
des critiques radicales du Web 2.0, est justement Google
7
, parce que la logique même
qui règle le fonctionnement de ce moteur de recherche produit une perte substantielle par
rapport à une hiérarchisation de valeurs qui devrait trouver sa raison d’être dans la différence
qualitative des objets.

On peut répondre qu’il ne s’agit pas d’une véritable perte de hiérarchisation, mais
plutôt d’un critère particulier de hiérarchisation qui, sur la base du précieux algorithme
de recherche de Google, exalte la primauté de l’opinion majoritaire, des attitudes et des
choix de la majorité, car ce sont justement les termes relatifs à la recherche et les sites les
plus fréquemment visités – et donc, apparemment, les plus intéressants ou utiles – qui
sont placés au plus haut niveau de la hiérarchie des réponses ; c’est le même critère qui
produit les tag clouds
qui sont propres à la blogosphère, les folksonomies
générées par la
primauté du User Generated Content
, la pratique, plus généralement, du social tagging
et
du social bookmarking
. De fait, cette hiérarchisation – c’est la position des critiques – n’est
pas une véritable hiérarchisation de valeurs, parce qu’elle pousse à renoncer à se poser des
questions qui concernent le contenu, la substance de l’information, et se limite au niveau
de la diffusion. Ce critère produit plutôt et consolide un chaos informatif où il est toujours
plus diffi cile de distinguer entre la contribution nouvelle et la répétition, le résultat d’une
recherche et la compilation ou la simple copie (et le problème du plagiat, même au niveau
académique, est devenu imposant et très débattu) ; où la fragmentation, la décomposition
du document, et la dispersion de ses éléments décomposés empêchent la critique des
sources dans le Web ou lui opposent des obstacles importants. Ce faux critère hiérarchique
qui confond donc l’importance documentaire avec la fréquence des interrogations, qui
confond la qualité des résultats avec les réponses les plus rapides et placées au plus haut
niveau dans la pyramide établie par le moteur de recherche, qui mêle des informations
dont la valeur est la plus variée et la plus incertaine, n’exprime donc pas une intelligence
Bari, Laterza, 2006.
6.
Voir A. Keen, The Cult of the Amateur
, New York, Doubleday/Currency, 2007 ; A. Metitieri, Il grande in-
ganno del Web 2.0
, Rome-Bari, Laterza, 2009.
7.
Voir N. Carr, « Is Google Making Us Stupid ? », Atlantic
, juillet-août 2008, http://www.theatlantic.com/
doc/200807/google.
5
Schedae, 2011, prépublication n° 2 (fascicule n° 1, p. 1-10).
http://www.unicaen.fr/services/puc/preprints/preprint0022011.pdf
collective, mais est plutôt un cauchemar pour tous ceux pour lesquels l’importance de la
critique de la source reste prioritaire.
On peut dire que le chercheur qui connaît suffi samment l’abc de son métier sait bien
se mouvoir dans l’ensemble du patrimoine documentaire du Web et chercher et évaluer
les sources de son travail ; et il va sans dire que sans l’apport du Web toute recherche dans
le domaine historique, et, plus largement, dans le domaine des sciences humaines, serait
aujourd’hui impossible.
Mais ce rapport critique avec le document numérique est bien plus compliqué pour
les plus jeunes, les étudiants par exemple qui préparent leurs travaux de séminaire ou
leurs mémoires de master ; il est bien plus facile de s’en remettre simplement à Google
et, à partir de Google, d’arriver rapidement à l’utilisation des premières réponses, les plus
diffusées et, apparemment, les plus importantes ; c’est-à-dire, presque automatiquement
d’arriver immédiatement à Wikipedia, et donc de faire de Wikipedia – cette expérience
emblématique de l’âge du Web 2.0, cette icône du Web 2.0, pourrait-on dire – à la fois
le point de départ et d’arrivée du travail. Ce qui signifi e – avec toute la valeur qu’on peut
attribuer à cette expérience extrêmement importante et que je ne veux pas du tout sous-
évaluer, mais sur laquelle je ne veux pas discuter ici – un appauvrissement inévitable de la
pensée critique (dans le domaine de l’histoire comme, je crois, dans d’autres domaines des
sciences humaines) et donc de l’intelligence, qui ne serait pas l’intelligence collective, mais
simplement une pensée uniforme et répétitive
8
.
Il y a, à mon avis, plusieurs raisons qui justifi ent les préoccupations des critiques du Web
2.0, que j’ai ainsi rapidement résumées. Mais il y a aussi plusieurs raisons qui nous poussent
à réfl échir sur les opportunités du Web 2.0, au-delà des propositions les plus exagérées qui
considèrent le Web 2.0 comme la révolution de l’intelligence collective et de la démocratie
radicale et un peu anarchique de l’information. Au bout du compte, les enthousiasmes
radicaux à propos des nouveaux horizons de l’information, et les pulsions anarchiques dans
ce domaine sont propres à la sociologie du Web ou plus généralement de l’Internet, et ce,
dès ses débuts ; ils sont propres, pourrait-on ajouter, aux périodes d’affi rmation des nouvelles
technologies de la communication à chaque époque, de l’imprimerie à la radio, etc. Il y a
plusieurs raisons, donc, qui exigent que l’on considère d’une façon plus sérieuse, en évitant
un refus sommaire, les outils proposés par le Web 2.0, dans le domaine de la recherche et de
l’enseignement. On ne peut considérer comme fortuit, ni comme une concession à la mode,
le processus de transformation des bibliothèques qui est en cours – en ce qui concerne les
catalogues et plus généralement les services bibliothécaires. Il en est de même pour les
archives, même si, dans ce domaine (je pense surtout au contexte italien), les résistances
et les diffi cultés face à l’innovation sont plus fortes, pour des raisons tout à fait valables : le
risque de perdre l’unité du contexte documentaire dont le document d’archives fait partie
est, pour le monde des archives, une source sérieuse et importante de préoccupation.
La bibliothèque est directement touchée par l’évolution du Web, parce qu’à partir de la
dilatation de la dimension communicative et interactive du Web, elle est de moins en moins
conçue comme le dépôt, le lieu qui conserve et qui distribue son patrimoine sur demande,
mais plutôt comme un réseau de services informatifs, une porte de communication sur le
monde de la documentation numérique, qui va bien au-delà des limites physiques de chaque
bibliothèque et qui établit un rapport toujours plus direct, continuel et interactif (en utilisant
les blogs, les services RSS, etc.) avec l’utilisateur. Ce dernier peut contribuer lui-même
directement à l’enrichissement du patrimoine informatif et documentaire de la bibliothèque
8.
Voir, pour certains aspects importants du grand débat concernant Wikipedia, le répertoire des positions
critiques présenté dans l’article « Criticism of Wikipedia », http://en.wikipedia.org/wiki/Criticism_of_Wiki-
pedia.
6
Schedae, 2011, prépublication n° 2 (fascicule n° 1, p. 1-10).
http://www.unicaen.fr/services/puc/preprints/preprint0022011.pdf
virtuelle. Ce qu’on risque de perdre – l’identité d’un patrimoine documentaire historique
et physiquement lié à une institution, un lieu, un bâtiment – est largement compensé par
une communication, une vie réelle du patrimoine documentaire, une fonction active de la
bibliothèque, d’une plus grande richesse. C’est la position de ceux qui soutiennent cette
intégration et qui sont responsables de plusieurs initiatives, surtout dans le milieu américain,
mais également en Europe et ailleurs ; ce sont des initiatives et des projets que l’on cherche à
rendre homogènes avec la terminologie de la Bibliothèque 2.0, qui veut justement exprimer
une nouvelle notion de bibliothèque répondant à l’ensemble des changements introduits
par le Web 2.0
9
.
De l’autre côté, plusieurs critiques, en parallèle avec les objections avancées par les
archivistes, opposent un scénario de décomposition des contextes documentaires, et
le risque d’une diffi culté toujours plus grande de récupérer l’origine réelle d’une source
documentaire ; c’est le résultat de la logique et de la pratique du mash up
, c’est-à-dire de
l’intégration, dans les catalogues virtuels, de sources hétérogènes d’information – l’exemple
de WorldCat est peut-être le plus clair à ce propos. Ce serait, pour les critiques les plus
radicaux, le premier pas vers une « bibliothèque liquide », c’est-à-dire un univers documentaire
où tout se mêle, comme constituant un seul énorme document hypertextuel fait à la fois de
morceaux décomposés du vieil univers des livres et des nouvelles contributions numériques
10
.

Il s’agit à mon avis d’une vision radicalement négative, qui ne me semble pas correspondre
à la réalité des expériences et des préoccupations des entreprises de développement de la
Bibliothèque 2.0
11
. Il faut cependant en tenir compte, car cette perspective négative maintient
sans doute un rapport concret avec la pratique contemporaine de l’utilisation des textes et
des documents disponibles sur le Web, leur fragmentation, leur reproduction, etc., que j’ai
évoquée plus haut, et qui est très courante, surtout parmi la nouvelle génération d’étudiants.
À mon avis donc, si l’on évite le refus radical par rapport à l’évolution du Web – ce qui
risque aussi de nous enlever des moyens importants de dialogue avec la logique relationnelle
des générations nouvelles, de plus en plus liées à la dimension des social networks
– il y a
dans le Web 2.0 plusieurs aspects et beaucoup d’applications que le monde de la recherche
et de l’enseignement peut considérer sérieusement et utiliser d’une façon effi cace.
Avant de dire quelques mots à ce propos, peut-être faut-il répondre d’une façon plus
claire et un peu schématique à la question préalable : pourquoi et dans quelle mesure la
pratique et les méthodes de la recherche historique, la pratique de l’étude et de l’ensei-
gnement de l’histoire sont-elles directement touchées par l’évolution du Web défi ni par le
terme général de Web 2.0 ?
Je pense qu’on peut résumer la réponse, certainement complexe, en attirant l’attention
sur deux niveaux essentiels :
1.
le niveau qui concerne la nature du document électronique – le texte bien sûr, mais
aussi le document multimédia, qui, pour l’histoire contemporaine surtout, est d’une
9.
Voir J. J. Maness, « Library 2.0 Theory : Web 2.0 and Its Implications for Libraries », Webology
, vol. 3, n° 2,
juin 2006, http://webology.ir/2006/v3n2/a25.html ; P. Miller, « Web 2.0 : Building the New Library », Ariadne
,
n° 45, octobre 2005, http://www.ariadne.ac.uk/issue45/miller/ ; D. R. Lankes, J. Silverstone, S. Nicholson,
Participatory Networks : The Library as Conversation
, http://ptbed.org/readings.php ; R. Ridi,
La biblioteca
come ipertesto. Verso l’integrazione dei servizi e dei documenti
, Milan, Bibliografi ca, 2007 ; D. Weinberger,
Everything is Miscellaneous : The Power of the New Digital Disorder
, New York, Times Books, 2007.
10.
Voir A. Keen, The Cult of the Amateur
.
11.
Voir à ce propos les actes du colloque Emerging trends in technology : libraries between Web 2.0, se-
mantic Web and search technology (IFLA Satellite Meeting, Florence, 19-20 août 2009), http://www.ifl a-
2009satellitefl orence.it/meeting3/program/program.html ; voir en particulier N. Benvenuti, M. C. Pettenati,
« Personal Information Environments pose challenges for Digital Libraries in a 2.0 Web », http://www.
ifl a2009satellitefl orence.it/meeting3/program/assets/BenvenutiPettenati.pdf.
7
Schedae, 2011, prépublication n° 2 (fascicule n° 1, p. 1-10).
http://www.unicaen.fr/services/puc/preprints/preprint0022011.pdf
importance considérable ; ce niveau concerne donc la nature de la source du travail
historique, son identifi cation, son organisation, son repérage, etc. ;
2. le niveau qui concerne l’écriture de l’histoire, la forme de l’élaboration d’un texte histo-
rique, de sa publication, de sa conservation et de sa permanence.

Ces deux niveaux de problèmes génèrent beaucoup d’autres questions, bien sûr, et
nous entraînent vers un ensemble d’exemples et de références sur lesquels il faudra réfl échir
attentivement et pour lesquels je me limite donc à des considérations très générales.

Le problème des sources du travail de l’historien a été central dès les débuts du Web ; le
problème de la stabilité du document, de la nécessité pour l’historien d’avoir la possibilité
de le placer dans un temps et un contexte, de le référer à un auteur ou à un responsable
(individuel ou collectif), d’établir sur cette base une chaîne d’explications ainsi qu’un récit,
est un des fondements du savoir historique dès l’ère du renouvellement de la méthode et de
la pratique de l’histoire, au début de l’époque moderne. La nature plastique du document
virtuel, peut-on dire, face à la plus grande stabilité du document papier, par exemple, a
posé des problèmes et a demandé des réponses que, à l’âge du Web 1.0, on a cherchées
dans plusieurs directions opérationnelles, surtout pour ce qui concerne les standards des
processus de numérisation et de la permanence, de l’accessibilité, du repérage du patrimoine
numérisé ; c’est un enjeu essentiel qui concerne le patrimoine culturel numérique, évidemment
très important pour le travail des historiens, pour lequel il faut cependant reconnaître que
des solutions universelles et partagées ne sont pas encore atteintes. On pourrait dire donc
que, de ce point de vue, le Web 2.0 a simplement hérité du grand problème du Web en
général, et que l’accroissement actuel de la diffi culté vient surtout de l’accroissement des
sources disponibles, de leur hétérogénéité du point de vue des critères de numérisation
ou de balisage, mais aussi et surtout du point de vue du contrôle du respect de la source
par rapport à la reproduction, à la fragmentation, à la multiplication des sources qui sont
disponibles dans le Web contemporain.
Mais le problème est considérablement compliqué par une caractéristique supplémentaire
du Web 2.0. Un des aspects essentiels du Web 2.0, comme nous l’avons remarqué, est son
caractère éminent de plate-forme interactive et la possibilité que le lecteur/utilisateur soit
en même temps écrivain/auteur. Ce phénomène peut affecter aussi la nature des sources
de l’historien parce qu’il peut produire des documents qui s’enrichissent de remarques, de
commentaires, de liaisons avec d’autres documents, ce qui change évidemment la notion
de source. De plus, un document peut se présenter à l’intérieur d’une structure de base de
données, où les divers éléments qui composent l’objet-document sont séparés, et où des
parties séparées du même document peuvent être placées et reproduites dans d’autres
contextes de l’Internet. Il y a quelques années, dans la réalité du Web 1.0, on avait proposé
le terme de « métasource » pour identifi er la genèse d’une nouvelle typologie de sources
documentaires électroniques
12
; si l’on pouvait avoir des doutes, à l’époque, sur l’utilisation
de ce terme – moi-même je doutais alors de son utilité réelle – le développement du Web
2.0 peut maintenant, à mon avis, rendre cette notion bien plus effi cace.

Mais si nous nous trouvons face à la réalité de « métasources » pour l’historien, comment
pouvons-nous les organiser, les gérer, les récupérer et surtout les rendre stables ? C’est
un problème assez compliqué, qui demande des stratégies partagées de balisage, des
techniques d’identifi cation et de datation de la part de ceux qui opèrent des adjonctions
ou des changements, des techniques et des règles partagées de contrôle et de dépôt. Bref,
12.
J.-P. Genet, « Source, métasource, texte, histoire », in Storia e Multimedia (Proceedings of the VII Inter-
national Congress of Association of History & Computing, Bologne, 1992), F. Bocchi et P. Denley (éd.),
Bologne, Grafi s, 1994, p. 3-17.
8
Schedae, 2011, prépublication n° 2 (fascicule n° 1, p. 1-10).
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ce qu’il faudrait absolument éviter, ce serait de s’abandonner à la destinée de l’inévitable
liquidifi cation du patrimoine documentaire sur le Web – ce qui n’est pas tout à fait inévitable ;
il faudrait plutôt que la communauté scientifi que assume un rôle fort de responsabilité et
trouve les moyens les plus propres à conserver des documents sur lesquels une critique
historique – pour laquelle la contextualisation est toujours essentielle – puisse s’exercer.
En un mot, cela permettrait de sauver la possibilité de maintenir dans la réalité du Web
une mémoire historique. Il y a beaucoup de réponses qui abordent ce problème, et la
perspective même du « Web sémantique » ou du Web 3.0 – qui, à chaque mois qui passe,
est de moins en moins un mirage, et de plus en plus un cadre d’applications concrètes et
intéressantes – peut donner des réponses qu’il faudra considérer attentivement
13
.
La conservation de l’« auctorialité » est aussi, à mon avis, un point crucial du problème
de l’écriture de l’histoire. Le Web a-t-il produit une nouvelle forme d’historiographie ? Par
rapport aux expériences faites pendant les dix premières années du Web – avec la direction
de revues électroniques et d’autres expériences semblables –, il faudrait répondre qu’aucun
changement substantiel n’est intervenu
14
. La forme traditionnelle de l’essai, ainsi que celle
du livre, s’est maintenue également dans le milieu numérique ; elle est restée liée à ses
caractères traditionnels (rapport texte-notes, organisation linéaire et argumentative de
l’essai, etc.), et les seuls changements importants sont, pourrait-on dire, l’introduction des
liens avec d’autres textes et documents présents sur le Web, ou la présence – plus limitée
– d’apparat multimédia. Avec l’événement du Web 2.0, cependant, le scénario a changé,
surtout parce que l’introduction des logiciels wiki a donné la possibilité de développer la
fi gure du lecteur/auteur, ainsi que celle de l’auteur collectif et permanent. Le risque de
perte de l’« auctorialité » et de la contextualisation du texte historiographique est donc
devenu beaucoup plus concret, et, comme nous l’avons dit, a également été salué comme
l’événement de la nouvelle ère de l’intelligence collective. L’expérience de Wikipedia, sur
laquelle une vaste littérature est maintenant disponible, a attiré l’attention sur les divers
enjeux de l’écriture collective, et les expériences nouvelles nées à partir de l’expérience de
Wikipedia montrent que le problème de l’« auctorialité » et celui de la responsabilité pour
la rédaction d’articles se sont posés de façon précise – même en déclarant la primauté
du « point de vue neutre », affi rmé comme la clé conceptuelle du projet, mais qui est une
proposition évidemment tout à fait ambiguë, surtout du point de vue historique. Justement,
un des auteurs du projet Wikipedia, Larry Sanger, a, comme on le sait, abandonné ce projet
et donné naissance à Citizendium, où l’« auctorialité » et le contrôle de l’information sont
mieux respectés
15
. Enfi n, comme le disait Roy Rosenzweig il y a quelques années, est-il
possible de concevoir l’historiographie comme un ouvrage collectif et de ne pas reconnaître
le fait qu’au fond, l’écriture de l’histoire et la logique même de l’argumentation historique
obéissent toujours à des critères, à des choix qui sont diffi ciles à concevoir comme un ouvrage
collectif
16
? Est-il possible, pour l’écriture historique, de distinguer les ouvrages qui ont une
valeur « objective » – information encyclopédique, manuels, guides, etc., pour lesquels les
13.
Sur ce sujet très important, voir surtout T. Berners-Lee et al.
, Spinning the Semantic Web : Bringing the
World Wide Web to Its Full Potential , Cambridge (MA), The MIT Press, 2005 ; G. Antoniou, F. van Harmelen,
A Semantic Web Primer
, Cambridge (MA), The MIT Press, 2004 ; V. Devedzic, Semantic Web and Educa-
tion
, New York, Springer, 2006. Voir aussi le répertoire de ressources Web 3.0 Resource Center
, http://
www.deitel.com/ResourceCenters/Web20/Web30/tabid/1658/Default.aspx.
14.
Ce sujet a été discuté au colloque L’informatica e i diversi periodi storici. Scritture, fonti e basi di dati :
confronti e specifi cità
[L’informatique et les périodes historiques. Écritures, sources, bases de données :
confrontations des spécifi cités] (Florence, 26-28 avril 2007), http://www.menestrel.fr/spip.php?rubrique655.
15.
Voir Citizendium. The Citizens’ Compendium. Beta
, http://en.citizendium.org/wiki/Main_Page.
16.
Voir R. Rosenzweig, « Can History Be Open Source ? Wikipedia and the Future of the Past », The Journal
of American History
, vol. 93, n° 1, 2006, p. 117-146, http://chnm.gmu.edu/resources/essays/d/42 et, du
même auteur, « Should Historical Scholarship Be Free ? », Perspectives Online
, avril 2005, http://www.
historians.org/Perspectives/issues/2005/0504/0504vic1.cfm.
9
Schedae, 2011, prépublication n° 2 (fascicule n° 1, p. 1-10).
http://www.unicaen.fr/services/puc/preprints/preprint0022011.pdf
responsables de Wikipedia soutiennent la possibilité de maintenir un « neutral point of
view
» –, des ouvrages interprétatifs, critiques, etc., qui seraient le résultat de l’opinion, de
la recherche, du jugement et du choix personnel
17
? C’est bien diffi cile à soutenir et il suffi t
de penser à des sujets tels que Renaissance
, Révolution française
ou Risorgimento
, pour
ne prendre que quelques exemples, pour percevoir combien cette idée du « neutral point
of view
» et le refus préalable de la recherche originale – le critère du « no original research
policy
»
18
– sont en contradiction avec les caractères particuliers du savoir historique et sa
nature de savoir critique.
Mais si les doutes sur le fait que l’historiographie puisse vraiment devenir open source

– suivant le titre d’un essai important de Rosenzweig – sont sérieux et posent plusieurs
problèmes, on peut dire aussi, d’un autre côté, que Wikipedia n’est pas l’unique possibilité
d’exploiter les opportunités ouvertes par la logique wiki. De fait, la stratégie de la participation
libre, universelle et anonyme à l’élaboration des textes, qui est propre à Wikipedia, peut aussi
prendre la forme d’une participation réglée, contrôlée, où les acteurs sont identifi és, autour
d’objets spécifi ques. Il y a Wikipedia, en d’autres mots, mais il y a aussi nombre de logiciels
wiki qui peuvent trouver une application très effi cace soit au niveau didactique – je pense
par exemple aux séminaires de discussion et de commentaire sur des textes choisis – soit
également au niveau de la recherche – je pense surtout, à ce propos, aux entreprises d’édition
critique de sources, qui nécessitent très souvent un travail collectif et une interaction étroite
entre les membres de l’équipe de travail, ou à celles de dictionnaires thématiques, qui
imposent une mise à jour, une correction et un enrichissement continuel. Même au niveau
de l’élaboration de manuels ou d’ouvrages de synthèse et de divulgation, cela pourrait être
utile, en évitant la perte de l’« auctorialité » propre à Wikipedia – avec tous les problèmes
qui en ont découlé – et en proposant plutôt une sorte de « wiki réglé » qui peut offrir une
aide importante au travail de l’historien et de nouvelles perspectives à l’écriture historique.
En conclusion, si les développements du Web 2.0 proposent des enjeux sérieux pour
les historiens, et pour les sciences humaines en général, les réponses qu’on peut donner
sont, à mon avis, réelles et intéressantes, car elles évitent soit la dérive anarchiste et radicale
des partisans de la démocratie informative « liquide » de la blogosphère, soit la tentation
de la retraite et de la conservation, ou de la réaction ; une tentation qui est actuellement
très forte chez les historiens académiques, même parmi ceux qui étaient, il y a quelques
années, des pionniers : ils sont maintenant de plus en plus sceptiques ou critiques face au
désordre, apparent ou réel, du Web 2.0 et ils s’orientent de plus en plus vers le maintien
des résultats apparemment plus solides et plus stables nés de l’expérience du Web 1.0.
Sommes-nous, donc, face à une nouvelle mutation du métier d’historien, après les
changements apportés dans la pratique du travail historique par la première phase du Web ?
Je pense que la réponse ne peut qu’être affi rmative, dans le sens où tout changement qui
touche à la nature du document, aux conditions de l’accès aux sources et de leur utilisation et
aux formes de l’écriture historique, apporte des modifi cations concrètes et réelles au métier
d’historien ; et les changements apportés par le Web 2.0, et ceux qui sont à prévoir avec le
développement du « Web sémantique », ont des conséquences évidentes et directes sur le
travail historique, peut-être plus importantes et radicales aussi par rapport à une tradition
de pratiques historiographiques qu’on pouvait, dans le milieu de Web 1.0, penser maintenir.
En même temps, je pense que certains des problèmes qui étaient propres à la première
phase du Web et certaines des réponses méthodologiques qu’on pouvait déjà donner à cette
époque n’ont pas substantiellement changé. C’est-à-dire que ce qu’il faut surtout éviter,
17.
Pour l’explication du principe de
NPOV (Neutral Point of View)
, voir « Wikipedia : Neutral point of view »,
http://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:Neutral_point_of_view.
18.
Voir « Wikipedia : No original research », http://en.wikipedia.org/wiki/Wikipedia:No_original_research.
10
Schedae, 2011, prépublication n° 2 (fascicule n° 1, p. 1-10).
http://www.unicaen.fr/services/puc/preprints/preprint0022011.pdf
c’est de concevoir chaque changement ou mutation en termes d’adaptation nécessaire ou
inévitable à une technologie de l’information qui change rapidement ; il faut plutôt maintenir
la primauté de la responsabilité de l’historien et la valeur essentielle et permanente de
certains des critères fondamentaux du travail historique ainsi que de sa fonction civique.
Les conditions et la nécessité de l’exercice d’une critique des sources, la nécessité de la
contextualisation, la possibilité de distinguer le vrai du faux dans un document, de distinguer
son origine et sa répétition, de déterminer son auteur ou son responsable, singulier ou
pluriel, tout cela fait partie de l’essentiel du travail historique depuis, disons-le, l’époque de
l’humanisme, et je pense qu’il faut le conserver si nous voulons conserver l’identité même
d’un savoir historique. Tout cela engendre de nouveaux problèmes, du fait de l’évolution
d’une technologie qui est rapide et qui propose constamment des enjeux différents ; mais
cela offre aussi d’autres opportunités et la possibilité d’expériences et d’applications effi caces,
en engageant toujours davantage la responsabilité des historiens, comme chercheurs et
comme éducateurs, dont le rôle est peut-être plus diffi cile à exercer par rapport à la tradition
pré-Web, mais qu’il faut, pour cette même raison, maintenir avec le maximum d’attention
et de conscience critique.