Jean-Paul CHARVET (Paris X), Nourrir les hommes, un enjeu mondial

mellowfetaSecurity

Jun 19, 2012 (5 years and 4 months ago)

441 views

Jean
-
Paul CHARVET (Paris X),
Nourrir les hommes, un enjeu
mondial
.




Aborder
ce thème vieux comme le monde pose tout d’abord un problème d’échelle

: par
exemple, le nombre d’agriculteurs en France diminue alors que la taille des exploitations
augmente. Au

contraire à l’échelle de notre planète, le nombre d’agriculteurs est pas
sé de 850
millions en 1961 à 1,
34 milliard de nos jours et 97 % de ces agriculteurs exercent leur activité
dans un pays pauvre. De plus, 45% de la population mondiale est à l’origine
de la production
consommée par l’ensemble de l’humanité.

Quatre points son
t

abordés par la suite

: la
sécurité alimentaire

à l’échelle mondiale, les
politiques agricoles nationales

à l’échelle des Etats, les
différents types d’agriculture
durable

à l’échel
le parcellaire et, enfin,
un retour à la plus petite échelle sur le
devenir de la
nourriture des hommes
.


La
sécurité alimentaire à l’échelle planétaire

prend un sens différent selon qu’on la
consid
ère depuis les pays riches (Food
Savety

: aspect qualitati
f) ou les pays pauvres (Food
Security

: aspect quantitatif). Dans le premier cas, il s’agit de garantir la qualité de la
production par la mise en œuvre de techniques telles que la traçabilité.

En dépit de précédents
dramatiques («

vache folle

», fièvre ap
hteuse, peste aviaire…), les maladies gastro
-
intestinales
sont en régression, ce qui atteste d’un
e meilleure qualité alimentaire.

En revanche, la sécurité alimentaire régresse au sens qua
ntitatif dans les pays pauvres

: 840
millions de personnes souffrent
actuellement de sous
-
alimentation dans le monde et 2
milliards d’une malnutrition constituant un obstacle à leur développement physique et
intellectuel. La ration alimentaire moyenne mondiale est de 2800 Kcal.
p
ar personne et par
jour alors que le minimum
nécessaire est de 2500 à 2700 Kcal.

Cette ration moyenne a certes
progressé depuis les années 60 (2250 Kcal.), mais la situation s’est dégradée dans les pays
moins avancés où elle n’excède pas 2150 Kcal. en moyenne. De plus, 10 millions de
personnes souffr
ent de sous
-
alimentation dans les pays riches. En dépit des progrès en terme
de moyenne, il existe donc une sous
-
alimentation chronique liée à la pauvreté dans le monde.

Ce phénomène frappe le continent africain, en particulier l’Afrique noire où 40% de la

population souffre de sous
-
alimentation, mais aussi l’Asie, continent sur lequel 500 millions
de personnes sont dans une telle situation. La Révolution verte s’essouffle du fait de progrès
des rendements en riz (+1% par an) inférieurs au taux d’accroissem
ent démographique (+
2,5%).
Au contraire, 800 millions d’individus souffrent de surcharge pondérale ou d’obésité,
y compris en dehors des pays riches (enfants uniques en Chine).


Second aspect abordé, le rôle des
politiques agricoles mises en œuvre par les

Etats
. Ces
techniques d’encadrement de la production agricole sont prééminentes sur les techniques de
production. Il n’existe

pas dans ce domaine de fonctionnement économique purement libéral

du fait de l’effet King qui caractérise les variations des prix

agricoles. A titre d’exemple, les
cours mondiaux des céréales ont doublé en 2003 alors que la baisse de la production mondiale
avait été très légère. Inversement, une légère surproduction chronique engendre un
effondrement des cours sur le long terme. Or,

la production de céréales de l’Australie peut
varier de 1 à 2 selon les années, celle de l’Ukraine de 1 à 4…

Il découle de cette situation une
généralisation des techniques d’encadrement de la production agricoles telles que la PAC
européenne ou les Farm
Bills aux Etats
-
Unis
. Ces
aides représentent en moyenne 280 $ par
habitant dans les pays de l’OCDE (1ù du PIB) ou encore 180$ par hectare cultivé. Mais ce
soutien à la production est encore plus puissant en Suisse (700$ par habitant), aux Etats
-
Unis
(330$)

et dans l’Union européenne (280$). Dans ce domaine, les négociati
ons de l’OMC ont
une vision uni
directionnelle, «

économico économique

».

Est
-
il réaliste de vouloir mettre en
concurrence sur un marché mondial des agricultures aussi différentes en termes d
e rendement
et de productivité

? Une solution intermédiaire consisterait à mettre en place des marchés
régionaux par niveau de productivité.


Troisième aspect, les
rapports entre l’agriculture et l’environnement
. L’agriculture
biologique tend à concilier l
a gestion de l’environnement et l’activité agricole. Les techniques
d’encadrement qui évoluent vers l’éco
-
conditionnalité des aides sont tolérée
s
, voire
encouragée
s

par l’OMC, depuis l’Uruguay Round de 1999 et les accords de Marrakech. Dans
l’Union europée
nne, il s’agit de «

repeindre

la PAC en vert

» en y introduisant des dimensions
de protection de l’environnement et d’éducation. L’agriculture productiviste dégrade
l’environnement, fait perdre des emplois agricoles et conduit à la surproduction et à la ba
isse
des cours. Sans compter les critiques en matière de dégradation des paysages, du cadre de vie
rural et du bien
-
être animal. Dans son livre «
Le vieil homme et la Terre

»
, Edgar PISANI, le
père des lois agricoles des années 60 estime qu’il faut changer
de voie en cessant de soutenir
la production pour davantage répondre aux attentes globales de la société actuelle

: changer la
PAC en une politique alimentaire rurale de l’environnement européen dans laquelle les
campagnes seraient considérées comme des es
paces productifs mais aussi des cadres de vie,
de paysage, de «

nature

».

En ce sens, l’agriculture biologique est en expansion même si elle couvre seulement de nos
jours 1

,75% de la SAU en France. Aux Etats
-
Unis,
l’Organic Farming progresse de 20%
chaque

année et sera pratiqué par 10% des agriculteurs américains en 2010. Ce concept très
vendeur a même fait son intrusion dans la dernière ca
mpagne présidentielle américaine au
cours de laquelle l’épouse du candidat démocrate John KERRY a été déclarée «

organ
ic

» par
le New York Times.

D’autres voies contribuent à cette évolution comme le tourisme ou la restauration à la ferme et
surtout les exploitations sous label de qualité (AOC, IGP, labels). Parmi les 600000
exploitations agricoles françaises actuelles, 9
3000 travaillent sous AOC et 200000 sou un
signe de qualité quel qu’il soit. Toutefois, la multiplication des AOC pose un vrai problème
géographique lié à la définition des limites des aires de production. En France, les mesures
agri environnementales sont

très dispersées, constituées à des échelles très différentes tout en
bénéficiant davantage aux régions marginales qu’aux grandes régions agricoles.

De même, le FARRE (Forum de l’Agriculture Raisonnée respectueuse de l’Environnement)
est une organisation i
nterprofessionnelle dont les exigences sont proches de celles de
l’agriculture biologique mais qui autorise l’usage des engrais chimiques. Bénéficiaire de
soutiens divers, le FARRE constitue un modèle pour Bruxelles dans le cadre de la
généralisation de l’
éco
-
conditionnalité des aides européennes.
L’objectif est d’amener 30%
des exploitations à l’agriculture raisonnée d’ici 2008.



Enfin se pose la question du
devenir de la nourriture des hommes
. Pour faire face aux
besoins alimentaires à l’avenir, il appar
aît difficile de se passer des intrants d’origine
industrielle.

A titre d’exemple, les céréales représentent 60% des aliments mondiaux pour les
hommes et les animaux granivores (poulets, porcs). En 2000, la production mondiale de
céréales représentait 2 mi
lliards de tonnes produites pour environ 6 milliards d’individus. La
répartition de cette production était la suivante

: 600 millions de tonnes de blé, 600 millions
de tonnes de maïs, 600 millions de tonnes de riz complet et 200 millions de tonnes de céréa
les
diverses (mil, sorgo, seigle, avoine…). Cela équivaut donc en moyenne à environ 330 kilos de
céréales par personne et par an, soit presque un kilogramme par jour. Cette quantité moyenne
est en apparence suffisante, mais on sait qu’elle n’empêche pas la

sous
-
alimentation de plus
de 800 millions de personnes. De plus,
les projections sur l’accroissement démographique
mondial laisse envisager une hausse d’un milliard d’individus d’ici 2012 et de 2 milliards
d’ici 2030. La production actuelle sera alors not
oirement insuffisante si on ne change rien.
Comment produire 330 millions de tonnes de céréales en plus, soit l’équivalent de la
production américaine annuelle (ou 265 millions de tonnes pour l’UE)

? Cet énorme défi
passe par l’augmentation de la superfici
e des terres cultivées et/ou du rendement de la
production des céréales.

La mise en culture de nouvelles terres serait la première solution.
Elle représentai
t

en 2002
1530 millions d’hectares dans le monde (contre 1500 millions en 1990). Cette progression

de
30 millions d’hectares en 12 ans (+2%) équivaut à la SAU total de la France. Mais la
population mondiale a déjà augmenté de 2
0% au cours de la même période.

Les 15 millions d’h
ectares gagnés chaque année correspondent pour une grande part au

défricheme
nt
agricole mené en Afrique, en Indonésie et au Brésil. Dans ce dernier pays, 50
millions d’hectares ont été défrichés depuis 10 ans et la réserve de terres encore défrichables
est de 60 millions d’hectares environ. Mais ces défrichements s’accompagnent de

conflits, se
pratiquent au détriment des populations amazoniennes et sous la pression des adversaires de la
déforestation du «

poumon vert

» de la planète.

De plus, les terres perdues pour l’agriculture sur la même période représentent 12 à 13
millions d’
hectares du fait de la repousse de la forêt (en Europe), de l’érosion des sols dans les
régions semi
-
arides, de l’alcalinisation des sols dans les périmètres irrigués et de la
périurbanisation. Le résultat net est donc une augmentation de l’ordre de 2,5 mi
llions
d’hectares cultivés en 12 ans, soit moins d’1% de la surface totale des terres agricoles dans le
monde.

L’unique solution réside donc dans l’augmentation des rendements. Le développement de
l’Integrated Farming (agriculture raisonnée), de l’agricult
ure de précision (GPS), de
l’irrigation combinée à l’utilisation de variétés à cycle végétatif plus court permettant 2 voire
3 récoltes par an dans les
zones chaudes (100 jours pour le riz) doivent
-
ils conduire à une
révolution «

doublement verte

»

?

Les O
GM constituent une autre possibilité déjà généralisée en Amérique et en Chine pour le
maïs et le soja. Ils représentent 80 à 90% des récoltes aux Etats
-
Unis et au Canada mai
s

ne
sont pas admis en Europe où leur usage ne laisse apparaître aucun gain pour le

consommateur.
En réalité, ils y sont déjà consommés sous forme d’oléo protéagineux comme le s
oja dont
70%
est
importé

du continent américain pour l’élevage industriel.

La progression des surfaces cultivées en OGM est fulgurante dans le monde (1,5 millions

d’hectares en 1996, 60 millions en 2003) et on ne possède aucune certitude quant à leur
dangerosité. La concentration de leur exploitation dans les pays riches est remarquable, mais
ils ne concernent pas les pays pauvres.

Pour ces derniers, la solution ré
side plutôt dans le développement de nouvelles
variétés

«

naturelles

» issues de l’hybridation. Par exemple, le riz NPT (New Plant Type) de
l’IRI aux Philippines produit entre 100 et 120 quintaux à l’hectare, mais il faut racheter les
semences et il nécess
ite beaucoup d’intrants. De plus, il est faiblement résistant aux maladies
et aux ravageurs.


En conclusion
, la consommation mondiale a été supérieure à la production depuis 4 ans. Les
stocks de report, équivalents à 2 mois de consommation mondiale, ont do
nc diminués,
entraînant la flambée des cours. Mais la récolte 2004 est plutôt bonne à l’échelle planétaire.
Les prix agricoles ont donc tendance à redescendre. Ces variations brutales mettent en
évidence la nécessité du contrôle de ces prix.

De plus, la gé
ographie alimentaire est en pleine évolution

: le Brésil devient une puissance
alimentaire et on assiste à une réémergence des pays de la Mer noire comme exportateurs de
blé (Russie, Ukraine) en direction du Bassin méditerranéen déficitaire. De même, la
pa
rticipation de la Chine aux échanges mondiaux s’accroît, comme en atteste la multiplication
par 3 du fret maritime, alors que ce

pays compte avec l’Inde les deux tiers

des agriculteurs du
monde. Quel avenir pour ces campagnes d’Asie

?

Enfin, le déficit en
produits agricoles du sud et de l’est de la Méditerranée (50% du blé
importé en Egypte, 75% en Algérie
) est une donnée géopolitique majeure.