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Working Paper Series
L’ ét at des l i eux de
l a pri vat i sat i on de l a
sécuri t é en Af ri que
Francophone : une revue
de l i t t érat ure
Christophe Kougniazondé
No. 1, June 2010
Kougniazoundé, C. (2010).
L’état des lieux de la privatisation de la sécurité
en Afrique francophone. Revue de littérature
, Working Papers Series, no. 1,
June, Global Consortium on Security Transformation.
Available at: http://www.securitytransformation.org/gc_publications.php
The Global Consortium on Security Transformation (GCST)
Secretariat: Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales (FLACSO), sede Chile
Av. Dag Hammarskjold 3269, Vitacura, Santiago, Chile.
Tel: +562 2900200 / 2900212
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Thi s publ i cat i on was co- f i nanced by our donor s:

Disclaimer: the opinions expressed here are solely those of the document’s author and do not
necessarily represent the beliefs of the GCST or its partner institutions
L’état des lieux de la privatisation de la sécurité
en Afrique Francophone:Une revue de littérature
Christophe C.Kougniazondé

1 Introduction
1
La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force
publique;cette force est donc instituée pour l’avantage de tous et
non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.
Article 12,Déclaration des droits de l’homme et du citoyen,du 26 août 1789
La sécurité privée apparaît depuis la chute du Mur de Berlin comme la plus répandue des formes
institutionnalisées du “contrôle social.” Evidemment,l’histoire de l’implication d’acteurs privés
dans la conduite de la guerre est aussi vieille que la guerre elle-même.Cependant,l’expansion
actuelle du marché des services militaires privés est probablement la plus forte et la plus notoire
depuis le 18ème siècle(Singer,2003:2)
2
L’utilisation croissante des sociétés privées de sécurité
dans les zones de guerre ou de conflit n’a épargné aucun des continents du globe.
Ainsi,l’Afrique en général,l’Afrique francophone en particulier,a été aux prises avec les
“industries de la peur” dès les premières années de son indépendance.
3
Le phénomène du dé-
sengagement de la puissance publique au profit du privé dans le domaine sensible de la défense
et de la sécurité a pris une proportion de plus en plus inquiétante en Afrique subsaharienne
francophone.De quoi s’agit-il?
Parmi les activités d’intérêt général inhérentes à la puissance publique,la sécurité et la défense
nationale constituent des domaines éminents de la souveraineté nationale.Elles bénéficient d’une
attention très particulière de la part de la quasi-totalité des Etats du monde.Aussi y consacre-t-
on une bonne part du budget national en vue de préserver la sécurité des personnes et des biens.
En contrepartie,le citoyen paie l’impôt à la puissance publique.Ainsi,une répartition des rôles

Professeur Assistant de Science Politique,Faculté de Droit et de Science Politique Université d’Abomey-
Calavi/Bénin.Ancien Conseiller à la Cour Constitutionnelle.Président Exécutif Académie Alioune Blondin Beye
pour la Paix (ABBAP).
1.Ce travail a été réalisé grâce à la collaboration de Madame Gnesline Totin,assistante de recherche à l’Aca-
démie Alioune Blondin Beye pour la Paix,qui a conduit les travaux de recherche préliminaires ayant facilité sa
rédaction.Gnesline est titulaire d’une Maîtrise en science juridique,option droit privé et carrière judiciaire,de
la Faculté de Droit et de Science Politique de l’Université de Parakou.Elle est présentement inscrite à la Faculté
de Droit et de Science Politique de l’Université d’Abomey-Calavi (Bénin) en vue de l’obtention d’un diplôme
d’études supérieures spécialisées,(DESS),en Droit privé et fiscalité.
2.Pour avoir une idée primaire de cette expansion,il faut constater par exemple que de 1994 à 2001,le
Département de la Défense des Etats-Unis a passé 3061 contrats avec 12 compagnies américaines pour un montant
total de $472 milliards.Cf.La Libre Belgique,2003.
3.Si l’on inclut les mercenaires.L’offre d’activités combattantes qui distinguerait les mercenaires des sociétés
de sécurité ou sociétés militaires privées apparaît ténue et peu opératoire comme critère de distinction.En effet,
on se rappelle,pendant la guerre du Vietnam les sociétés militaires privées américaines,tels “Vinnell” ou “Pacific
Architects and Engineers,” exécutaient certes au début des contrats liés au génie civil;mais par la suite,elles
sont devenues bonnes à tout faire,y compris des tâches militaires.En fait,seule la constitution de sociétés ou
d’entreprises pour organiser,conduire et déployer les services distinguerait les acteurs d’aujourd’hui de ceux d’hier.
1
L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
littérature C.Kougniazondé
est bien établie entre l’Etat et le citoyen:le premier assure la sécurité collective de tous au nom
d’un contrat social accepté par l’ensemble de la population.
La fin de la Guerre froide et l’implosion du bloc socialiste ont brisé ce schéma classique
désormais renversé en faveur d’une dépendance de plus en plus étroite envers le privé.Face à
l’abandon,chaque jour plus exacerbé,par la puissance publique de ce pan extrêmement sensible
et précieux des prérogatives régaliennes,le citoyen ordinaire en arrive à douter de l’aptitude de
l’Etat africain à pouvoir continuer à assurer efficacement la sécurité des personnes et des biens.
Cette question lancinante hante l’esprit des populations confrontées,au quotidien,à l’inefficacité
de l’Etat devant la montée dramatique de la criminalité.
L’un des développements les plus frappants des deux dernières décennies a été l’expansion
massive et la mondialisation du secteur de la sécurité privée.A l’échelle planétaire,le marché
des services de sécurité privés est évalué à 85 milliards de dollars américains et affiche un taux
de croissance annuelle de 6 à 8%.A ce jour,toutefois,la privatisation et la mondialisation
de plus en plus accentuées de la sécurité sont largement passées sous silence dans l’étude des
politiques internationales et,même si une attention scientifique considérable a été portée au rôle
des mercenaires et des compagnies militaires privées,l’impact de la privatisation des services de
sécurité n’a pas fait l’objet d’analyses empiriques et théoriques suffisantes.
Cet état de choses est particulièrement préoccupant,notamment dans les pays en voie de
développement où le processus de privatisation et de mondialisation de la sécurité prend de
l’ampleur et avance à une vitesse somme toute effarante.Le survol de la littérature a en effet
mis en relief certaines préoccupations fondamentales dont les questions ci-après systématisent les
plus poignantes.Qu’est-ce qui motive ce processus de privatisation et de mondialisation de la
sécurité?La légitimité et la stabilité des États ne seraient-elles pas affectées,voire compromises,
lorsque le bien public essentiel qu’est la sécurité est dispensé par des acteurs privés,souvent
transnationaux,plutôt que par l’État qui est censé détenir le « monopole de la violence légitime
»?L’utilisation croissante des services militaires de sociétés privées pour assurer la sécurité
pourrait ainsi soulever des problèmes d’ordre éthique,légal,sécuritaire et de gouvernance,pour
ne rien dire des aspects économique,industriel et commercial de l’expansion de l’industrie globale
des services militaires.Car,au-delà des questions très sensibles de la gouvernance,c’est-à-dire
de la régulation des activités de ces sociétés de services militaires,on peut se demander celui
qui est protégé et celui qui ne l’est pas dans le processus.En cas d’escarmouche grave,à qui
imputer la responsabilité?Quelle est la part des bénéfices réalisés par les sociétés militaires
privées qui revient au pays bénéficiaire?L’externalisation des besoins sécuritaires et de défense
n’aboutirait-elle pas à l’aliénation de la souveraineté de l’État assisté?Une dernière anxiété,
à cet égard,concerne l’indépendance de ces sociétés vis-à-vis de la politique étrangère de leur
pays d’origine et/ou leur neutralité à l’endroit de la politique du pays accréditaire ou bénéficiaire
de leur assistance.Enfin,dans quelle mesure l’industrie des services militaires peut-elle être
soumise à un contrôle éthique,juridique et politique de la part de l’État bénéficiaire et,par
voie de conséquence,aux régulations qu’il adopterait?Quelle est la part de responsabilité des
Etats voire des organisations internationales dans le développement et l’évolution de ces sociétés
privées?Une distinction entre,d’une part,les activités opérationnelles qui ne pourraient être
externalisées et,d’autre part,un ensemble de tâches périphériques qui pourraient être transférées
au secteur privé est-elle acceptable?Existe-t-il un phénomène de banalisation de la privatisation
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L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
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de la sécurité (notamment à travers le discours des entreprises de sécurité elles-mêmes et de leurs
défenseurs)?
Chercher à répondre aux interrogations ci-dessus ne rentre ni dans la finalité ni dans les am-
bitions propres à cet exercice.Mais on peut toutefois noter que l’absence de corrélation adéquate
entre les capacités de financement de ces entreprises et leurs capacités de coercition autonome
rend d’autant plus intrigante leur recherche effrénée à accroître leurs capacités d’intervention.
Des sociétés militaires privées aux sociétés de gardiennage en passant par les milices privées,
la présente revue de littérature analyse l’organisation actuelle du secteur de la sécurité privée
dans les pays de l’Afrique francophone.Elle vise à déterminer les domaines explorés et ceux non
explorés dans le cadre de la privatisation de la sécurité dans cette partie du monde.Nonobstant
son ambition,elle prend appui seulement sur quelques pays,la Côte d’Ivoire,le Maroc,le Bénin,
la République démocratique du Congo,le Sénégal,etc.,couverts dans une certaine mesure par
la littérature disponible.A partir des conclusions,une certaine généralisation sera tentée.
1.1 Méthodologie
Cette revue analyse différents articles et documents publiés,pour la plupart,sur internet.
Des études sur la question produites par certaines structures
4
ont également été exploitées.Des
recherches particulières sur la sécurité privée dans plusieurs pays de l’Afrique francophone ont
permis d’améliorer les informations ayant nourri l’analyse.Ce travail révèle que la documentation
en langue française sur le sujet n’est pas très fournie.
2 Liens entre le régime étatique et la création des sociétés privées de
sécurité
Les sociétés privées de sécurité en Afrique francophone sont plus concentrées sur les questions
de gardiennage et de transport de fonds.Il a été noté que ces sociétés sont plus actives dans les
pays où l’Etat n’a pas les moyens d’assurer la sécurité.Une insécurité grandissante liée par ailleurs
à une instabilité politique a entraîné la création de ces sociétés.Toutefois,Hervé Maupeu réfute
la théorie libérale des vases communicants,qui veut que les carences du secteur public de la
sécurité soient immédiatement compensées par le développement du secteur privé,et souligne
que la forte croissance des structures privées traduit moins un défaut d’État que de nouvelles
collaborations entre opérateurs publics et privés.On assisterait ainsi à une reformulation du
monopole de l’État sur la violence.L’existence de liens parfois étroits entre les personnels des
sociétés privées et les professionnels traditionnels de la sécurité semble d’ailleurs corroborer une
telle analyse.L’Etat cède ainsi une partie de son pouvoir régalien de gardien de la sécurité au
profit du secteur privé.
Mais une telle analyse ne révèle pas toute l’économie politique des facteurs derrière la pri-
vatisation continue de la sécurité par des États sans ressources propres pour garantir à chacun
de leurs gouvernés la sécurité et la tranquillité,mais qui acceptent de faire face à des charges
davantage plus élevées pour honorer les factures de sociétés de services militaires.En effet,selon
un homme du sérail,le directeur de l’Association des sociétés de sécurité d’Afrique du Sud,“Le
crime et les défaillances d’une police sous équipée n’expliquent pas seuls le succès des sociétés de
4.Voir notamment:(CEPI) et (Codesra,2009)
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L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
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gardiennage.Avec le démantèlement de l’apartheid,le “péril noir” s’est fait plus visible dans les
villes blanches.La seule présence des petits commerces africains étalés sur le trottoir suffit à ef-
frayer.De plus,monter une société de gardiennage ne requiert pas beaucoup de capitaux tout en
garantissant un profit rapide.Le secteur a accueilli les anciens militaires et policiers qui,sentant
le vent tourner,ont choisi de se reconvertir dans le privé.Enfin,les compagnies d’assurances ont
obligé leur clientèle à s’équiper d’un système d’alarme”.
5
En fait,à la base de la privatisation et la mondialisation continues des services de sécurité
se trouvent trois facteurs interdépendants,mutuellement connectés historiquement.Le premier
facteur est général:c’est la révolution dans la pensée économique et politique accomplie par
Margaret Thatcher et Ronald Reagan au cours des années 1980.Elle prescrit moins d’Etat,
encourage une privatisation extensive et préconise une plus grande pratique de l’externalisation
d’activités gouvernementales aux acteurs du secteur privé.La forte dépendance envers le secteur
privé dans la fourniture des services de sécurité et de défense peut être lue comme une conséquence
directe de cette nouvelle pensée politique et économique.Du reste,la création d’une industrie
des services militaires répond tout à fait bien à la conception générale en vogue dans l’industrie
des armements:celle-ci fournit des biens et non des services militaires.
Le second facteur opère beaucoup plus comme une conséquence du premier.Ainsi,dans
les pays développés,on a assisté à une privatisation forcenée soutenue par une externalisation
renforcée d’une gamme variée de fonctions jusque-là tenues par les forces armées ou dépendant
des ministères de la défense.
La fin de la Guerre froide et la désintégration de l’Europe socialiste constituent le troisième
facteur.Elles sont venues aggraver la tendance dessinée par les deux premiers.En effet,à la faveur
de la crise économique du milieu des années 1980,la chute du Mur de Berlin a été accompagnée
d’une réduction notable des dépenses militaires et d’un licenciement massif du personnel militaire
et policier dans les pays développés.Ceci préfigure fort curieusement la situation de l’Afrique du
Sud à la fin de l’apartheid.
6
Le personnel ainsi libéré
7
se rendra disponible pour répondre à la
demande accrue née des défis qui menacent la survie des pays du Sud confrontés à des mouvements
sociaux et à des conflits internes de toutes sortes;de telles demandes émanaient également même
des acteurs non étatiques.On assiste ainsi à l’éclosion et à une explosion d’un marché de sécurité
privée fort impressionnant.
8
Par-delà toutes ces considérations,ne peut-on pas lire la croissance
des entreprises privées de sécurité comme un phénomène psychosocial nouveau,en particulier
dans les pays du Sud,qui tend à regarder la sécurité plutôt comme un bien susceptible d’être
échangé également sur le marché?
Aces trois facteurs interdépendants,il faudra ajouter deux autres:la dimension technologique
et celle politique.La dépendance envers le privé se justifierait par la complexité de plus en plus
5.Ces propos sont de Frank Sims,directeur de l’association des sociétés de sécurité de l’Afrique du Sud
(Security Association of South Africa,SASA).Voir Marc-Antoine Pérouse de Montclos (1996).
6.Voir la citation de Marc-Antoine Pérouse de Montclos ci-dessus,cf.note 4.
7.Par exemple,dans le cadre de la réduction des effectifs,l’armée américaine spécifiquement confinée au
combat a été réduite du tiers.Du coup,le nombre de privés assignés aux tâches de soutien,de formation et autres
sur le théâtre d’opérations est passé de 1 pour 50 personnes au cours de la dernière Guerre du Golfe à 1 pour 10
durant la mission de maintien de la paix en Bosnie en 1996.
8.En Afrique du Sud,en 1996,il a été enregistré 2000 sociétés de gardiennage,employant jusqu’à 250 000
personnes,soit deux fois plus que les effectifs de la police nationale (composée majoritairement de Noirs),114
000 personnes dont 95 000 en uniforme.Il faut dire qu’à l’époque,l’Afrique du Sud détenait le record mondial
de meurtres:53 meurtres pour 100 000 habitants,contre moins de 4 pour la même population en France.Cf.
(Pérouse de Montclos,1996).
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grande des équipements militaires,et pourtant,des compétences requises pour les manier ou les
maîtriser.Enfin,au palier politique,le recours à des combattants,voire à des auxiliaires de combat
privés,présente pour l’administration qui les utilise l’avantage de la déresponsabilisation.
9
Ces facteurs combinés s’adressent aux pays qui offrent l’externalisation des services de défense
et de sécurité;parmi les motivations généralement invoquées,il faut mentionner:la recherche
d’une économie sur le coût des services,l’amélioration de la qualité de ceux-ci,l’accès au meilleur
savoir,l’expertise,le talent et la gestion des risques.Quant à ceux qui offrent d’exécuter les
services ainsi contractés,un seul facteur est décisif:le profit.La privatisation de la défense
constitue avant tout un marché extrêmement lucratif.
10
On ne peut objecter aux motivations derrière cette externalisation étatique de la sécurité.Mais
on ne peut s’empêcher de soulever au moins les sourcils devant la liberté extrême dont jouissent
les sociétés privées dans le recrutement de leur personnel,souvent sans aucune assurance de
bonne moralité,devant les bavures qui peuvent subvenir au cours d’opérations en pays étranger,
pour ne rien dire de leur accès par trop facile aux armes voire de leur capacité et inclination à
fournir des armes aux militaires et aux rebelles en violation parfois même flagrante des embargos
internationaux.
11
Tout cela peut être source d’insécurité et d’instabilité.
3 La sécurité privée en Afrique francophone
Par souci didactique,le travail s’intéresse d’abord aux sociétés militaires privées (SMP),puis
aux milices privées et,enfin,aux sociétés de gardiennage.
Les SMP sont très peu présentes dans les pays africains francophones,à l’exception notable
de ces pays en conflit ou sortant de conflit armés,tels la République Démocratique du Congo,
la Côte d’Ivoire,le Burundi,Rwanda,etc.Les opérations de maintien de la paix font partie
de la gamme des services qu’offrent les SMP.Ainsi,le MPRI (Military Professional Resource
Incorporated) est présent en RDC,en consortium avec d’autres compagnies,pour assumer 20%
d’une opération des casques bleus.De même,en 1992,KBR
12
(Kellogg,Brown and Root) est
intervenu en Somalie et au Rwanda.
En fait,une société militaire privée (SMP) fournit un service à un gouvernement ou une
organisation internationale lors d’un conflit armé ou en zone à fort risque sécuritaire.Ce service
peut aussi bien être technique (construction et surveillance des installations,entraînement des
troupes,ravitaillement en vivres et matériel ou conception de simulations de conflit) qu’humain
(interrogateurs,conseillers tactiques ou stratégiques,ou encore gardes du corps).
9.Le cas échéant,cela ne constituerait-il pas une alternative commode pour échapper au contrôle du Parlement
en matière de défense?
10.En 2006,les services militaires et civils que le Département de la Défense (DOD) a octroyés aux privés ont
coûté $113 billions.Entre 1994 et 2001,le DOD a passé avec 12 compagnies américaines 3061 contrats pour un
montant total de 472 milliards de dollars;voir note 1 ci-dessus.
11.Le cas du Rwanda et du Burundi en 1995 et de la Sierra Leone illustre bien cet état de choses.
12.Chaque SMP paraît être sous le parrainage actif d’un homme politique de notoriété publique.KBR est
ainsi une firme texane,filiale de “Halliburton,” société de services pétroliers dont Dick Cheney fut PDG avant sa
nomination en qualité de Vice Président des Etats-Unis d’Amérique.Cette société a obtenu auprès de “US Army
Corps of Engineers” un contrat de sept milliards de dollars,sans procédure d’appel d’offre ouvert,pour éteindre
les incendies de puits de pétrole et restaurer l’infrastructure de production pétrolière de l’Irak.“Dyncorp,” qui a
été absorbé en 2002 par “Computer Science Corps” (une société de technologie de l’information,pour un milliard
de dollars) est lié à l’ex-directeur de la CIA,James Woolsey.Quant à MPRI,fondé en 1987,racheté en 2000 par
“L-3 Communications”,il est dirigé (avril 2003) par Général Carl Vuono,ancien chef d’Etat–Major de l’armée
américaine,etc.
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Le métier de garde du corps est pris d’assaut par les jeunes qui ont fini par en faire un
véritable gagne-pain.Dans ce créneau,il faut beaucoup de muscles pour se faire une place au
soleil.Autrement dit,le sésame est à bout des bras.Aucune convention ou règle ne semble
réguler ce domaine,pourtant extrêmement sensible.Et les acteurs ne se plient souvent à aucune
condition particulière pour offrir leur service.Ainsi,depuis quelques années,le métier de garde du
corps est devenu une panacée avec la grande ruée des lutteurs vers le secteur.Dans cet univers,
les rémunérations sont diverses et variées.On peut rencontrer des jeunes qui,sous le coup d’un
chômage accru,offrent gratuitement leurs services.C’est la fameuse formule:“tu me nourris,
je te protège”.Mais toujours est-il qu’au niveau officiel,cette activité retrouve un profil plus
sérieux.Car dans cette catégorie spécifique,elle est l’affaire d’une garde rapprochée puisée le
plus souvent dans les services d’élite de la police.Outre cette activité de garde du corps,les
sociétés militaires privées assurent aussi un rôle de soldat ou autre auprès du gouvernement.
Les risques associés avec l’appel à une société militaire privée peuvent être nombreux et
tiennent au caractère mercenaire de ces troupes.
D’abord,il existe un vide juridique qui ne favorise pas leur réglementation.Il n’y a aucune
loi expliquant clairement:
- leur place dans la hiérarchie militaire;
- ce qui se passe si un employé refuse de travailler s’il pense que sa sécurité est en
danger;(toutefois,certains contrats stipulent qu’il peut tout arrêter s’il considère
que sa sécurité est menacée);
- le régime juridique appliqué si un employé tue volontairement ou par accident un
civil;
- qui responsabiliser entre l’Etat,l’agent et sa société,en cas d’infraction commise par
un ou des membre(s) d’une SMP;
- qui supporte les charges d’une opération de sauvetage d’agents de SMP réalisée par
l’intervention des forces publiques;
13
- etc.
De plus,il est arrivé plusieurs fois que des employés de ces sociétés soient mêlés à une affaire
douteuse,alors qu’ils étaient de faction ou en intervention.
Les personnels des SMP sont dotés d’armes individuelles et collectives,d’autant plus si les
risques virtuels paraissent élevés;par ailleurs,cet état de choses rend les risques réels davantage
plus redoutables et effarants pour les populations.De fait,la multiplication des hommes en armes
dans la zone concernée alimente un sentiment diffus d’insécurité que confirment régulièrement des
tirs fratricides “accidentels”.De plus,mimétisme ou héritage de leur vie professionnelle passée,
les « contractors » adoptent souvent un code vestimentaire similaire à celui des forces armées;
cela peut être source de confusions susceptibles d’engendrer de graves conflits.
En dépit des efforts entrepris par certains États pour encadrer ce secteur d’activité (Illo,2000),
les opérations conduites par les SMP ne se déroulent pas toujours dans un cadre juridique.Ce
sont des entreprises de droit privé agissant selon les termes d’un contrat.Ceci les place hors des
règles juridiques régissant le déploiement des forces armées régulières (Maroc Loi,2007).
13.Par exemple,en juin 2001,une opération de commandos américains a été déployée pour exfiltrer dix-sept
(17) instructeurs de MPRI dépêchés auprès de la 113ème brigade de l’UCK,l’armée de libération du Kosovo.
Dans de tels cas,qui “casque” la facture?Et quelle est la récompense pour le sauveur?
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Enfin,certains agents privés peuvent se considérer affranchis des règles éthiques et déonto-
logiques régissant l’exercice du métier des armes dans les sociétés occidentales et adopter des
comportements de lansquenets.
Les SMP africaines sont quasi inexistantes en Afrique francophone.La plupart de celles que
l’on rencontre dans certains pays sont des succursales de SMP américaines ou européennes,qui
ne sont pas aussi développées que les sociétés mères.
Quant aux milices privées,elles existent principalement dans les zones instables,le plus sou-
vent en période de démocratisation partielle et inachevée.Il s’agit de citoyens qui,face à l’in-
capacité de l’Etat à assurer la sécurité de la population,se réunissent pour former des groupes
informels,armés ou non,qui disposeraient de pouvoirs surnaturels (cas du Niger) ou non selon
les régions et ont compétence soit sur une ville soit sur un quartier.Ainsi des patrouilles sont
organisées toutes les nuits.Ces rondes ont pour but d’appréhender des criminels ou de dissuader
ceux qui veulent troubler l’ordre public dans les secteurs gardés par ces milices.Cependant,il
convient de souligner que cette nouvelle forme d’institution,fruit d’une quête de quiétude,a un
prix,comme tout service.S’il est vrai qu’au départ la pratique de la milice était quelque peu
bénévole,elle a fini par se développer et se professionnaliser.Ainsi,au Niger par exemple,les
quartiers organisent leur propre milice moyennant paiement des frais de gardiennage.Chaque
foyer paie en fonction de la localité une somme variant entre 500 et 2000 FCFA par mois (Illo,
2000).
Ces milices ne sont régies par aucun texte et constituent parfois des nids de personnes ar-
mées,dangereuses,qui militent plus pour une idéologie ethnique,religieuse ou politique,et qui
s’affrontent dans la même région.Cet état de choses favorise leur impunité.C’était le cas en
particulier au Soudan et au Rwanda.Ce sont des groupes armés hors la loi.De nos jours,ces
milices existent seulement comme des survivances minoritaires.Au Bénin,par exemple,on peut
citer les confréries de chasseurs dans les régions septentrionales du pays,qui assurent la sécurité
et empêchent les braquages nocturnes.Ils déploient des flèches empoisonnées ou non.
La milice privée semble être un développement positif bien accueilli par la population.Ce-
pendant,dans les grands centres urbains,elle reste souvent active seulement dans les quartiers
riches ou chics.Les quartiers pauvres et périphériques sont laissés à eux-mêmes.En fait,cela
déplace le nid de l’insécurité.Cette pratique est aussi dangereuse,car mues par l’appât du gain
les milices peuvent être instrumentalisées,manipulées et utilisées à des fins contraires à la morale
publique,comme par exemple pour satisfaire la vindicte populaire,laquelle est aveugle dans son
application.
Les repères classiques semblent ainsi céder devant l’épreuve du temps et les défis sociaux.
L’on assiste à une nouvelle définition de l’Etat qui perd de facto ses prérogatives essentielles:
sa souveraineté se rétrécit,telle une peau de chagrin.Cependant,on constate,par endroits,des
soubresauts de survie.Le secteur de la sécurité privée (sociétés de gardiennages) paraît être un tel
domaine de vagissement de l’Etat qui semble s’appuyer sur le privé pour proroger son assurance
sur la vie.
Assurer la sécurité du public et de ses biens est une des responsabilités les plus fondamenta-
les d’un État de droit digne de ce nom.C’est la tâche traditionnellement assignée aux forces de
police nationales;mais les polices africaines sont en sous-effectifs chroniques.La plupart de ces
polices nationales sont sans ressources financières suffisantes,tout comme il leur manque d’équi-
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L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
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pement adéquat.A tout cela,il faut ajouter les bas salaires,un faible moral et une corruption
omniprésente,toutes choses qui font obstacle au bon fonctionnement d’un système de sécurité
publique.Les sociétés de gardiennage privées sont de plus en plus nombreuses à s’engouffrer dans
cette brèche.L’Etat lui-même contracte avec ces sociétés pour le gardiennage de la plupart des
bâtiments,immeubles et sites administratifs.
14
Ces sociétés disposent d’un cadre juridique qui définit le champ de leurs activités,leur orga-
nisation et leurs prestations,les conditions d’accès au métier ainsi que les dispositions pénales
de répression des infractions à la loi.La nature juridique de ces textes varie selon les pays.Ainsi,
on a:au Maroc,une loi relative aux activités de gardiennage et de transfert de fonds (Maroc
Loi,2007);en Côte d’Ivoire,une loi relative à l’exercice des activités privées de surveillance,de
gardiennage et de transport de fonds (Côte d’Ivoire,2005);au Gabon,un décret portant régle-
mentation des activités des sociétés privées de gardiennage,(Gabon Loi,2006) oou au Burkina
Faso,un décret portant réglementation des activités des entreprises privées de sécurité et de
transfert de fonds (Burkina Faso Décret,1997);voire même,au Bénin et au Togo,des arrêtés
ministériels portant réglementation des activités de surveillance,de gardiennage et de protection
des personnes et des biens par les agences privées (Bénin Arrêté,1997),etc.
Les activités de ces sociétés consistent habituellement à:
- fournir des services,ayant pour objet la surveillance,par tout moyen légalement
autorisé,ou le gardiennage de lieux publics ou privés,de biens meubles ou immeubles
ainsi que la sécurité de toutes personnes se trouvant dans ces lieux ou immeubles;
- transporter et protéger jusqu’à leur livraison effective,des fonds,des bijoux ou des
métaux précieux ainsi que des effets de commerce et tout autre document impliquant
le paiement de sommes d’argent et,éventuellement,assurer le traitement des valeurs
et documents transportés.
Les grandes unités de production ou toutes autres structures employant à titre personnel plus de
six gardiens sont concernées par lesdites réglementations dans la mesure où elles peuvent avoir
leur propre service interne de sécurité dans les mêmes conditions que les entreprises spécialisées.
En dehors des activités ci-dessus citées,l’exercice par les entreprises spécialisées de tout autre
prestation de service non liée à la sécurité est interdit.Il est également interdit à ces entreprises
de se livrer à une surveillance relative aux opinions politiques,religieuses et syndicales;il en
est de même de l’immixtion ou l’intervention dans le déroulement d’un conflit de travail ou
d’événements s’y rapportant.
Chaque législation stipule clairement les conditions exigées pour l’exercice de ces activités.
Ainsi,l’exercice de l’activité de gardiennage et de surveillance par des agences privées est subor-
donné à un agrément délivré par le Ministre chargé de la Sécurité,ou le Ministre de l’Intérieur,
15
selon les pays.Cet agrément est délivré dans les soixante jours du dépôt du dossier de demande
d’agrément.
14.Il est regrettable que l’état actuel de la recherche ne permette pas de distinguer la part de ces sociétés de
sécurité et de gardiennage revenant à des nationaux et la part à inscrire au titre de filiales de sociétés basées outre-
mer.Une analyse comparative pour déterminer la transversalité ou trans-nationalité des ces sociétés (c’est-à-dire
laquelle opère dans plusieurs pays africains à la fois) ainsi que le ratio de performance et de qualité de prestation
selon qu’elles appartiennent à des nationaux ou à des étrangers,fournirait un bon baromètre de leur efficacité et
aptitude à respecter les réglementations en vigueur dans les pays accréditaires.
15.Voir les articles 9 et suivants du décret burkinabè;6 et suivants de la loi gabonaise;et 3 et suivants de la
loi marocaine.
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L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
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Dans la plupart des pays,pour être dirigeant,ou gérant de droit ou de fait,d’une entreprise
exerçant les activités de surveillance et de gardiennage,il faut remplir les conditions suivan-
tes(Idem):
- être de la nationalité du pays en question ou avoir acquis ladite nationalité depuis
au moins cinq ans (sous réserve des conventions bilatérales ou internationales de
réciprocité);
- n’avoir pas fait l’objet,pour agissement contraire à l’honneur,à la probité ou aux
bonnes mœurs ou pour atteinte à la sécurité des personnes et des biens,d’une con-
damnation à une peine d’emprisonnement,avec ou sans sursis,devenue définitive;
- ne pas être un failli non réhabilité ou déclaré en état de règlement judiciaire.
Le recrutement du personnel des entreprises de surveillance et de gardiennage doit également
suivre certaines conditions.D’abord,comme pour toutes les autres entreprises,il doit se faire
conformément aux lois et règlements sur l’embauche et la sécurité sociale en vigueur dans chaque
pays.Ensuite,l’embauche ainsi effectuée ne peut être définitive qu’après une enquête de moralité
effectuée par les services de sécurité et favorable au futur employé.En outre,la réglementation
précise que les employés d’une entreprise de surveillance et de gardiennage ne doivent pas avoir
fait l’objet d’une condamnation à une peine d’emprisonnement avec ou sans sursis,devenue
définitive,pour des agissements contraires à l’honneur,à la probité ou aux bonnes mœurs ou
pour atteinte à la sécurité des personnes et des biens.
Les employés chargés des missions de surveillance et de gardiennage sont tenus,aux termes
de la majorité des législations,de porter des uniformes et des insignes.Ces uniformes et insignes
ne doivent en aucun cas présenter une ressemblance quelconque avec les tenues et insignes des
Forces de Sécurité Publiques et des Forces Armées.Dans certains pays,comme le Bénin,le port
de l’uniforme peut être facultatif.
En ce qui concerne le port d’arme,le personnel des sociétés privées de gardiennage peut être
individuellement armé dans les conditions fixées par les lois et règlements en vigueur dans chaque
pays.Toutefois,l’usage des armes à l’occasion de l’exercice de toute activité de gardiennage n’est
autorisé qu’en cas de légitime défense.Certains pays précisent que ces armes peuvent être de
troisième catégorie et de deuxième catégorie
16
.
Une grande latitude est donc laissée aux sociétés de gardiennage en matière de port d’armes.
Cette situation peut entraîner,et occasionne le plus souvent,une prolifération des armes légères
et de petits calibres.Toutefois,une interdiction est faite à ces sociétés d’empiéter sur le territoire
des agents publics de sécurité (Allam,2007).
Ainsi,pour le ministre marocain de l’Intérieur,avec l’évolution du nombre d’entreprises opé-
rant dans le secteur,il devient essentiel de «prendre les dispositions qui s’imposent pour parer
aux risques de dérapage et d’abus qui pourraient en résulter» (Idem).En effet,même si l’in-
dustrie de la sécurité privée existe depuis longtemps au Maroc,les agents de sécurité privés ou
gardiens ne sont sortis de l’ombre qu’au lendemain des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca
(El Atouabi,2006).A l’époque,ces gaillards vêtus de costumes sombres,et parfois même d’uni-
formes,ont déferlé avec leurs carrures imposantes pour prendre le contrôle de plusieurs sites et
établissements privés de Casablanca et d’autres villes marocaines.Seuls ou accompagnés de leurs
16.Cette dernière catégorie nécessite une autorisation préalable du Président de la République.Cf.articles 18
et suivants de la loi gabonaise.
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L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
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chiens dressés pour mordre tout ce qui bouge,ils faisaient barrages,fouillaient les sacs,utilisaient
des détecteurs de métaux et,parfois,procédaient même à de véritables fouilles corporelles.Sen-
sibles à la fébrilité ambiante et faute d’expérience avérée,quelques-uns de ces agents de sécurité
péchaient en effet par excès de zèle.Deux années plus tard,la situation a sensiblement évolué.
Les vigiles ne rodent plus seulement dans les alentours des banques et autres multinationales,
on les retrouve désormais partout:hôtels,cliniques,hôpitaux,grandes surfaces,boîtes de nuit,
boutiques de luxe,restaurants et même à l’entrée de certaines villas situées dans des quartiers
huppés de Rabat,Casablanca ou Marrakech.
17
Certaines entreprises de sécurité proposent même
des gardes du corps.Ainsi,dans cette véritable industrie qui emploie une population estimée en-
tre 10 et 20.000 personnes,les salaires des vigiles dépassent rarement le SMIG (salaire minimum
interprofessionnel garanti).Et,mis à part une demi-douzaine d’entreprises qui titularisent leurs
employés,les garanties sociales sont quasi inexistantes.Comment dès lors exiger des prestations
de qualité?Cette situation a servi de fondement à l’adoption de la Loi N° 27-06 précitée.
.Toutefois,faut-il le relever,tous les pays ne bénéficient pas d’un tel arsenal juridique dense.
En Côte d’Ivoire,il faut attendre 2006 pour que soit adoptée une loi sur les entreprises de sécurité
privée.En fait,jusqu’en 2004,plus de la moitié des sociétés de sécurité privée qui exercent
en Côte d’Ivoire seraient inconnues de l’Etat (c’est-à-dire de la Direction de la surveillance du
Territoire:DST),contrairement aux prescriptions réglementaires en la matière.Une vulgarisation
des modalités d’application du Décret du 3 février 2005 portant réglementation des activités des
entreprises privées de sécurité et de transfert de fonds a permis aux pouvoirs publics de sortir
lesdites entreprises de l’informel.Un délai de six (06) mois (du 2 janvier au 2 juillet 2009) fermes
a été imposé à toutes les entreprises pour déposer leurs dossiers de demande d’agrément au
Cabinet du ministre de l’Intérieur.
Nonobstant ce dispositif juridique,le comportement individuel des agents ou leurs performan-
ces professionnelles paraissent largement en deçà du minimum exigible,précisément à cause du
défaut de formation des agents.Des contacts en cours avec des partenaires israéliens viseraient
la création d’une école de formation.Sans combler ce déficit de formation,il ne paraît ni justifié
ni pertinent d’autoriser le port d’arme par ces agents.En Côte d’Ivoire,les armes autorisées sont
des “Gumm Cogne (GC)”.Ce sont des armes dissuasives avec des balles en caoutchouc.Derrière
la question de la formation,profile celle de la moralité des agents;car,n’est-il pas pernicieux,
voire dangereux,d’armer un vigile dont on ne connaît pratiquement rien ni de la compétence
acquise ni de la moralité?Aussi est-il impératif que «ces agents ainsi que les armes dont ils
disposent soient recensés.Et la tutelle informée de tous leurs mouvements».
18
La crise armée de septembre 2002 a favorisé l’insécurité et,par là même,l’éclosion de sociétés
privées de sécurité.Les communautés étrangères vivent dans des îlots depuis les événements
de novembre 2004 et font appel à ces entreprises pour sécuriser leurs habitations.Une affaire
juteuse puisque de plus en plus de monde — des particuliers aux entreprises— recourt aux
services de ces sociétés.Ce secteur,monté en puissance dans une économie étranglée par la
guerre,est même devenu l’un des plus gros pourvoyeurs d’emplois dans le pays.Les étudiants
diplômés s’y bousculent en attendant de trouver un emploi plus adapté à leur formation.En 2005,
17.Cette situation de l’omniprésence des agents de surveillance et de gardiennage est en passe de devenir
universelle en Afrique francophone,si elle ne l’est pas déjà dans toute l’Afrique.
18.Léonard Sangaret Zie,Président de l’Union patronale des professionnels des entreprises privées de gardien-
nage et de sécurité de Côte d’Ivoire (UPEPGS-CI).
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L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
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l’activité comptait 35 000 salariés et une centaine de sociétés.Aujourd’hui,selon les statistiques
du patronat,plus de 300 entreprises se déploient dans le secteur,avec un effectif d’environ 50
000 agents,qui ne passent pas inaperçus avec leurs tenues jaune et noir,les couleurs imposées
par l’État.Le chiffre d’affaires de la profession aurait avoisiné les 50 milliards de F CFA (76,2
millions d’euros) en 2008,et les professionnels prévoient une croissance de l’activité de 15 %
cette année (Mieu,2009).Les gros clients sont les filiales des multinationales,les organisations
onusiennes,les ambassades,les sociétés d’État et les grandes surfaces.
19
La bonne santé du secteur explique les énormes investissements en moyens logistiques de
pointe et en équipements ultramodernes.Matériels de vidéosurveillance et de télécommunication
radio VHF,véhicules de patrouille et 4x4 d’intervention de marques américaines,camions de
transport de troupes,grosses motos de liaison,fusils à pompe,revolvers gumm cogne,matraques
électriques et détecteurs de métaux suscitent jalousie et envie de la part de la police et la gen-
darmerie.Ces moyens améliorent la capacité d’intervention ainsi que la performance des sociétés
privées de sécurité qui interviennent en dix minutes là où la police prendrait trente minutes ou
une heure (Mieu,2009).D’ailleurs,l’État,qui manque de moyens,leur confie discrètement des
missions particulières comme l’intelligence économique et militaire ainsi que la garde rapprochée
de personnalités et la surveillance de sites sensibles.
Évidemment toutes les entreprises n’ont pas la même force de frappe et les sociétés étrangères
ou détenues par des expatriés sont en pole position,c’est-à-dire en meilleure situation.La filiale
de la multinationale anglaise G4 Securicor se taille une part importante du marché.Le groupe,
qui emploie 3000 personnes,a réalisé en 2009 un chiffre d’affaires de 7 milliards de F CFA.Elle
s’engage à réaliser une progression d’au moins 10 % de son activité en 2010.Le G4 Securicor
est suivi de Risk group et de Vision.Ces deux sociétés fondées par Frédéric Lafont,légionnaire
français à la retraite,tournent avec un effectif de 2000 personnes et possèdent des dizaines de
véhicules tout-terrain,une centaine de motos,deux avions et deux vedettes.En 2005,l’homme
d’affaires ivoirien Charles Kader Gooré a racheté au Français Daniel Coin la société Omeifra
Afrique,l’une des grandes entreprises du secteur.Omeifra Afrique emploie plus de 1200 agents
et réalise un chiffre d’affaires d’entre 3 et 4 milliards de F CFA (Idem).
Des sociétés créées par des nationaux concurrencent ainsi de près les leaders.C’est le cas
de Bip Assistance,du général Tanny Ehueni,ancien commandant supérieur de la gendarmerie,
qui a connu ses heures de gloire à la fin des années 1990.Proche de l’ex-président Henri Konan
Bédié,sa société avait presque tous les marchés d’État,se bat bec et ongle pour se maintenir
dans le peloton de tête.D’autres entreprises,telles que MBS Security,Guardian’s,911 Sécurité,
Flash,Lavegarde,Vigassistance,SMO,etc.,rivalisent avec les premières.Pour ne rien dire des
prête-noms dont il paraît bien difficile d’identifier les vrais propriétaires.
L’environnement ivoirien semble,à l’évidence,très concurrentiel.Pour se développer,les
sociétés rivalisent d’ingéniosité pour créer de nouveaux services.À côté du traditionnel métier
de gardiennage,des services comme l’escorte,la garde rapprochée,le convoyage de fonds,l’audit
de sécurité,la surveillance avec des chiens et la sécurité événementielle ont fait leur apparition.
Des plans de formation sont élaborés pour mettre à niveau les agents.En 2007,l’Association
professionnelle des banques et établissements financiers de Côte d’Ivoire (APBFCI) a sollicité
les sociétés de sécurité pour mettre en place une stratégie de sécurisation des transferts de fonds
19.Ceci,également,devient la norme presque partout dans la zone étudiée.
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L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
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confiée au français Risk group.Depuis,les braquages sont en forte diminution.Et les perspectives
d’avenir apparaissent bonnes,selon l’opinion générale des acteurs du milieu (Jeune Afrique,2010).
Cependant,ce tableau reluisant ne dit pas tout.La majorité de ces structures en armes fon-
ctionnerait dans l’illégalité.Le secteur est très désorganisé.Les personnes,souvent des politiques,
n’ayant ni la qualification ni les compétences requises ont envahi le secteur.
Malgré son indiscipline apparente,le secteur de la sécurité privée en Côte d’Ivoire connaît un
certain contrôle.C’est le cas,également,au Cameroun où le pouvoir s’inquiète de la prolifération
des sociétés de gardiennage,intensifiant dès lors les contrôles sur le terrain pour traquer les hors-
la loi.En fait une soixantaine de sociétés exerçaient dans l’illégalité au Cameroun.Les attaques
observées dans certaines régions de la ville de Yaoundé auraient réveillé les pouvoirs publics
qui ont procédé à l’établissement de la liste des sociétés agréées pour exercer cette activité de
gardiennage et de surveillance.
Au Gabon la situation semble plus consternante.Selon un article de presse du 03 mai 2009,
les Gabonais ont appris par le biais d’une décision de la Cour Constitutionnelle que les armes
de seconde catégorie sont délivrées aux entreprises de gardiennage sans autorisation du Chef de
l’Etat,contrairement à la loi (Asseko,2009).L’opinion publique était stupéfaite de savoir que
les entreprises de gardiennage opèrent dans l’illégalité.En effet,sans autorisation préalable,elles
mettent à disposition de leur personnel des armes.Le personnel est amené à en faire usage.En
2006,des échanges de tirs entre badauds devant le siège d’une banque à Libreville ont fait un
mort.On comprend que la Cour Constitutionnelle ait renvoyé pour une deuxième délibération
la loi 11/2006 relative à l’exercice des activités privées de surveillance,de gardiennage et de
transport de fonds en République gabonaise,au motif que certaines de ses dispositions ne sont
pas conformes à la Constitution.
En effet,aux termes de l’article 1er,alinéa 22 de la Constitution gabonaise,« la sécurité
des biens et des personnes doit être assurée par les forces de sécurité et de défense »;de plus,
selon la loi 5/85,les fonds publics ne peuvent être transportés par des entreprises privées;par
ailleurs,le port d’arme de deuxième catégorie nécessite l’autorisation individuelle du Président
de la République;ce que n’a pas prévu la loi renvoyée en deuxième lecture.
Il est frappant,à ce jour,que le Président de la République n’ait encore jamais délivré
l’autorisation requise pour la possession et l’utilisation d’arme de poing.Dans le même temps,
les sociétés de gardiennage n’ont de cesse de mettre ces armes à la disposition de leur personnel,
qui n’hésite d’ailleurs pas à les utiliser.
Au Sénégal,on observe un certain rejet de l’existence ou de la compétence des sociétés de
sécurité privée.Selon le directeur de Cabinet du ministre des Forces armées,Emmanuel René
Moïse,la sécurité est une affaire publique au Sénégal (Gaye,2009).Bien que,dans d’autres Etats,
la sécurité soit un problème plus global où il y a des acteurs privés et des acteurs publics,au
Sénégal,elle relève des autorités publiques.Et l’Etat doit assumer pleinement ses responsabilités
pour dissuader des gens qui constituent des forces parallèles pour la sécurité d’un chef ou d’un
guide,alors que cela relève des compétences des autorités publiques.Il faut que l’Etat réagisse
pour mettre un terme,sinon réglementer,encadrer cette émergence de sociétés privées de la
sécurité.
Par contraste,au Kenya,on parle de “sécurité aux enchères”.En effet,face à une sécurité
publique déficiente pour la majorité,on observe une protection privée coûteuse pour quelques-
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L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
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uns.Cette double réalité – faible protection des forces de sécurité publiques pour la majorité des
citoyens,meilleure sécurité privée (bien huppée) et beaucoup plus coûteuse pour les plus riches
– est générale en Afrique (Afrique Renouveau,2009).Au Burkina Faso et dans nombre de pays
de l’Afrique francophone,la même situation s’observe avec,certes,des nuances diverses.
4 Conclusions et recommandations
Le secteur de la sécurité privée en Afrique en général et en Afrique francophone en particulier
nécessite une réorganisation complète et un contrôle plus serré et fin en vue de limiter ou d’éviter
les dérapages qui s’observent aujourd’hui.La privatisation de la sécurité s’inscrit dans une dy-
namique de privatisation plus générale,obéissant principalement à une rationalité économique.
Mais son impact est souvent hautement politique.Et ses conséquences sur le pouvoir des agences
et organes étatiques,sur la stabilité sociale et sur le niveau de développement varient d’un pays
à un autre,selon que l’État se montre soit réticent et (ou) inapte à assurer la sécurité,soit plus
vigoureux et donc capable de s’acquitter des fonctions régaliennes de coercition légitime.Dans
ce cas-ci,le secteur privé agit souvent en allié de la sécurité étatique,renforçant les pouvoirs
de cette dernière.Dans l’autre hypothèse,par contre,le rôle croissant de la sécurité privée pou-
rrait affecter,voire entamer,sérieusement l’autorité de l’État,qui se trouve ainsi dépouillé de la
fonction inestimable de principal garant de la protection,les citoyens et les privés ayant pris en
charge d’assumer leur propre sécurité.En ce sens,l’émergence d’un marché des services de sécu-
rité pourrait avoir un impact nocif sur la légitimité de l’État:le secteur privé tend à assumer un
rôle de complément,voire de substitution à la puissance publique (Pérouse de Montclos,2008).
La privatisation de la sécurité affecte,en fait,l’Etat africain à plusieurs niveaux:celui de ses
administrés,qui acquièrent par là même une autonomie grandissante;celui de ses institutions,où
corruption et location d’agents de police ou d’armes assurent un service au plus offrant.La police
est ainsi devenue un réservoir de gardes du corps pour les puissants,un agent de la répression
ou du banditisme pour les pauvres.Elle n’inspire aucune confiance et n’est pas respectée,ce qui
tend à jeter le doute sur la véracité des délits de droit commun.
La sécurité privée peut également influer sur la cohésion sociale.Dès lors que la sécurité est
devenue une “marchandise”,un bien de consommation,accessible seulement à ceux qui peuvent
se le payer,elle pourrait conduire à une situation où des pans entiers de la société – que ce
soit des individus,des collectivités ou des entreprises – existent en grande partie en marge de
l’État et des conditions de protection de la société en général.Inversement,il est possible que
la disponibilité de la sécurité privée puisse faciliter une meilleure concentration,distribution et
efficacité des ressources publiques,contribuant du même coup à améliorer la fourniture globale
de services de protection,de sécurité et de défense.
20
Etant donné l’intensité et la pluralité
des “conflictualités africaines,”
21
il n’est pas exagéré de suggérer que les premières expériences
20.Voir à cet effet le projet piloté par le Centre d’Etudes en Politique Internationale de l’université d’Ottawa
sur la mondialisation de la sécurité privée
21.L’importance,la fréquence et la pluralité des conflictualités africaines ont dominé l’agenda des instances
internationales,comme l’atteste la synthèse qu’a récemment établie à cet égard Bernard Lugan.Il écrit:« Dans
la décennie 2000-2009,70% des décisions de l’Organisation des Nations unies et 45% des séances du Conseil de
Sécurité furent consacrées à l’Afrique.Au premier semestre de 2009,quarante deux des quatre-vingt-treize séances
du Conseil de Sécurité,vingt-six des quarante-huit rapports remis par le Secrétaire général de l’ONU concernaient
ce continent.En 2008,sur quatre-vingt huit mille (88000) casques bleus déployés dans le monde,soixante un mille
(61000) l’étaient en Afrique qui,à elle seule,absorbait les deux tiers du budget du maintien de la paix.En 2008,
en plus de ces contingents onusiens,plus de onze mille (11000) soldats français étaient présents dans neuf pays
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L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
littérature C.Kougniazondé
surplombent les dernières.
Ce survol de la littérature révèle que la croissance rapide des “industries de la peur”,qui nou-
rrissent des marchés organisés pour la satisfaction des “besoins de protection” des organisations
et des personnes (Lorenc Valcarce,2007),en Afrique,est en mesure d’éprouver sérieusement la
capacité de réglementation de l’Etat africain.Une limite importante de cette revue est qu’elle n’a
pu incorporer à l’analyse des données recueillies à partir de sources primaires et/ou secondaires
suffisamment denses et diversifiées pour autoriser des conclusions définitives sur l’importance du
phénomène de l’externalisation des services de sécurité et les grandes tendances possibles de son
évolution en Afrique francophone.Cette lacune découle essentiellement de l’indigence ou de la
pauvreté de la production littéraire en langue française sur le sujet ou,peut-être,de l’état de
dénuement des centres de documentation dans notre zone
22
en ce qui concerne le sujet de la
recherche.
Trois grandes conclusions se dégagent de l’analyse effectuée à partir de la documentation
couverte.D’abord,la sécurité apparaît comme un bien précieux distribué avec parcimonie par
l’agent public dans les sociétés africaines.Sa demande croît fortement.Et là où l’agence publique
montre quelque signe de défaillance,la population s’organise pour résorber son hésitation,sa
réticence ou sa démission en se substituant à elle sous la forme de milice privée,éphémère
ou structurellement incrustée.En outre,cette étude a révélé la présence quasi-universelle des
sociétés de gardiennage et de transfert de fonds dans toute l’Afrique francophone,si ce n’est dans
toute l’Afrique.Et rien dans l’état actuel de la recherche ne permet de dire si ces sociétés sont
toutes étrangères ou non,ni de mesurer l’étendue de la présence des nationaux dans ce secteur
stratégique.Enfin,elle a permis de noter que l’expansion de la sécurité privée a,en fait,dépassé la
capacité de réglementation de l’industrie.La variété des instruments de réglementation internes
examinés montre la diversité des réponses individuelles africaines à cette nécessité de contrôle
de l’industrie.Elle induit les limites de l’efficacité des mécanismes institués en vue d’assurer le
respect,par ces sociétés,de leurs obligations contractuelles et la bonne praxis éthique.
L’Afrique a pris très tôt conscience de la nécessité d’une réglementation effective de la crois-
sance du secteur militaire privé en s’attaquant en tout premier lieu à son côté le plus sombre,le
mercenariat.Avec l’explosion des missions de maintien de la paix,l’Organisation continentale a
évolué dans sa réflexion.Elle a conçu et défini la nécessité d’un cadre cohérent et logique de légis-
lation au plan national,sous-régional et régional (Institute for security Studies [ISS]),y compris
la révision de la Convention de l’OUA de 1977 sur l’élimination du mercenariat.Aujourd’hui,un
autre projet s’est substitué à celui-là et vise à assurer l’élaboration et l’application de normes
et de critères de contrôle appropriés en vue de la réglementation de “l’implication de la sécurité
privée dans les conflits africains,les missions de maintien de la paix et les opérations d’assistance
humanitaire.”
23
Une telle réglementation,dont la nécessité s’excipe de toute justification,devra
résorber et résoudre,concrètement,la question du divorce par trop fréquent entre la réalité et
le discours des SMP vantant leur existence et leur capacité à agir en faveur de la paix,des opé-
rations humanitaires et des institutions multilatérales.Elle devra également aider à enrayer la
perception dominante qui tend à considérer la sécurité comme un problème purement technique
africains ainsi que plusieurs milliers des Britanniques et près de deux milles américains ».Cf.(Lugan,2010)
Italique ajouté.
22.Cette hypothèse paraît cependant peu plausible,car la recherches sur la toile aurait révélé l’existence d’une
telle riche littérature mais sans doute non disponible dans notre région.
23.Il s’agit du Projet 2009-2011.
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L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
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dont la résolution peut être confiée aux entreprises de coercition sur le marché,à travers le jeu
libre (?!) de l’offre et de la demande.Elle apparaît d’autant plus urgente que ces organisations
lucratives,qui sont tout à fait étrangères aux conflits,ne bénéficient d’aucune légitimité aux yeux
des véritables acteurs impliqués.
Il reste à prouver cependant l’efficacité des obligations internationales,même pertinentes,
qui n’auraient pas valeur universelle.C’est dire la force et la portée limitées du Document de
Montreux sur les obligations légales internationales pertinentes et les bonnes pratiques liées à
des opérations des sociétés militaires et de sécurité privées dans les conflits armés.
24
En définitive,la question générale,centrale et épineuse demeure la question de la réglemen-
tation effective de la croissance du secteur de la sécurité.Elle pose d’emblée le problème de la
responsabilisation et du contrôle démocratique de l’industrie.A cela se trouvent liées deux au-
tres interrogations:la mesure et les conditions dans lesquelles les gouvernements,l’Organisation
des Nations unies et les organisations humanitaires rétrocèdent des fonctions clés de l’Etat,et
l’influence que les entreprises contractantes ou concessionnaires acquièrent dans le processus.
Tout ce qui précède rend nécessaire,voire impérative,une étude approfondie du secteur de
la sécurité privée en vue d’apporter des éléments de réponse apaisante aux anxiétés soulevées
tout au long de la présente étude et aux interrogations qui suivent.L’objectif ultime c’est de
définir les termes et l’opérationnalité d’une réglementation globale et de la responsabilisation des
sociétés militaires de sécurité privées.
Un tel travail doit incorporer comme axiome de base de son opération que la maîtrise de
la force militaire et de sécurité constitue un enjeu fondamental de la construction de l’Etat.
Pour atteindre ses objectifs,il devra aller au-delà de la confiance aveugle dans les seules forces
du marché,aller au-delà des réglementations nationales unilatérales,accompagner l’effort des
Etats à réglementer les industries de la peur,en établissant un cadre global clair et précis de
responsabilisation et de contrôle assorti de mécanismes et modalités de mise en œuvre qui assurent
la liberté contractuelle,la paix et la sécurité sans aliéner ni la démocratie ni la souveraineté des
peuples et des Etats.
Dans ce cadre et à cette fin,certaines préoccupations fondamentales,centrales,doivent ainsi
recevoir des réponses adéquates.Cette étude approfondie pourrait alors explorer,sans exclusive,
en plus des grandes interrogations soulevées tout au long de l’analyse,celles qui suivent et y
répondre de façon pertinente:
- Sur quelles bases les opérateurs et autres acteurs du secteur opèrent-ils?
- Quelles sont les responsabilités et obligations de chacun de ces acteurs?
- Quels sont les avantages concédés par l’Etat au terme de la procédure d’externalisa-
tion?
- Quelle est l’importance numérique des acteurs et quelle est l’étendue de leur sphère
d’intervention (en termes de couverture du territoire national et domaines d’activités
humaines devenus champs de prédilection de cette intervention)?
- Quels sont les différents types de sociétés privées de sécurité opérant dans les différents
pays africains?A qui appartiennent-elles?Qui finance leurs activités?Quelle est leur
clientèle?
24.Le Document de Montreux a été signé en 2008 par 17 pays dont les Etats-Unis,le Royaume Uni,la Chine,
Irak et l’Afghanistan.
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- Quel est le fonctionnement réel du secteur (mode d’intervention dans le secteur,crois-
sance des activités,recrutement,formation et gestion du personnel,rémunération et
mesures de sécurité sociale dont ce personnel bénéficie:régime des salaires,évolution
et avancement,régime des congés,déclaration à la caisse de sécurité sociale,protec-
tions diverses,etc.,et autres avantages;mais également,l’état de satisfaction et/ou
les ressentiments du personnel)?
- Qui profite des activités des sociétés privées de sécurité et qui les contrôle aux plans
local,régional et mondial?
- Peut-on mesurer l’influence politique acquise par les sociétés privées de sécurité dans
les pays accréditaires?
- Les sociétés privées de sécurité gagnent-elles du terrain dans la fourniture de sécurité
dans les différents pays africains?
- Quelle est la relation entre les sociétés privées de sécurité et les organes de sécurité
d’Etat tels que la police,la gendarmerie,l’armée,les forces paramilitaires et autres
institutions gouvernementales?
- Quels rapports les opérateurs de compagnies privées de sécurité et de gardiennage
entretiennent en particulier avec les organes publics de défense et de sécurité?
- Quels sont les liens entre les sociétés privées de sécurité et l’industrie minière et
pétrolière notamment concernant la rétribution des sociétés privées et certaines de
leurs interventions?
- Quelles sont les difficultés rencontrées et les mesures (internes et externes) propres à
les surmonter?
- Quelles sont les perspectives d’avenir et les chances d’une institutionnalisation,c’est-
à-dire d’une réglementation,des activités et actions dans ce secteur?
- Quelle sécurité pour quelles personnes et pour quels biens (en vue d’examiner le
problème de la discrimination entre ceux qui ont les moyens de payer et pour assurer
leur sécurité et ceux qui ne le peuvent pas)?
- Quelles réformes paraissent souhaitables du point de vue tant des acteurs,du per-
sonnel du secteur que du corpus social?
- Comment concevoir et mettre en place une gouvernance démocratique et un contrôle
effectif du secteur?Un contrôle des gouvernements susceptibles de recourir aux SMP
(pour intervenir dans un espace échappant au contrôle démocratique – notamment
en envoyant des forces sans le déclarer ou en augmentant leurs contingents dans
certains domaines ou certains territoires qui sont plus illégitimes ou plus dangereux
que d’autres) est-il envisageable?
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L’etat des lieux de la privatisation de la sécurité Afrique Francophone:Revue de
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