une présentation détaillée du projet - Technosciences, culture et ...

incandescentnonΒιοτεχνολογία

10 Δεκ 2012 (πριν από 4 χρόνια και 8 μήνες)

170 εμφανίσεις

Politique, nanotechnologies e
t
innovations médicales

De la médecine du futur au nouveau visage du social









Sommaire


I


Mise en perspective générale

II


Objectif de la recherche

III


Considérations théoriques

IV


Considérations méthodologiques

V


Plan
général envisagé






I


Mise en perspective générale



« Nouvelle frontière de la recherche en santé »
1
, « médecine du futur »
2
, « futur des soins
de santé »
3
, « révolution médicale »
4
, « nouvelle ère scientifique »
5
, les expressions abondent
po
ur qualifier la nouveauté et la spécificité de la
nanomédecine
. Celle
-
ci est en effet constamment
présentée comme une révolution médicale promettant de transformer
les

soins de santé grâce à la
taille et aux propriétés particulières des matériaux et dispos
itifs nanométriques.
Un rapport
canadien, réalisé sous l’égide du Conseil National de Recherches (CNRC), prévoit même que
pour 2020 « Nanomedicine is replacing older forms of medicine such as surgery, traditional
pharmaceuticals, rational drug design »
6
. T
rouvant son origine dans les écrits d’anticipations
d’Eric Drexler et de Robert Freitas sur la possibilité de créer des
nanobots
7
,

la nanomédecine est
fortement controversée, voire même parfois rejetée par la communauté scientifique et la



1

Médecine régénératrice et nanomédecin
e. Investir a
ujourd’hui dans la promesse

de demain
, Instituts de Recherche
en Santé du Canada, Première édition, 2006.

2

Freitas, R. A. Jr., “Welcome to the Future of Medicine,”
Studies in Health Technol. Inform.,

149
, 2009,
251
-
256
.

3

Che, C. K. et Gill, M., « Nanomed
icine

: The Future of Healthcare »,
Journal ce
, February 2000, p.6
-
14.

4

Albert Tsai, “Nanomedicine


The Medical Revolution,”
Technology Commercialization Alliance
, University of
Southern California, 2002.

5

Allhoff, F., « The Coming Era of Nanomedicine »
,
The American Journal of Bioethics
, 9(10), 2009, p.3
-
11.

6

Bouchard, R.,
Bio
-
Systemics Synthesis: Science and Technology Foresight Pilot Project
, Canadian Resarch
Council, Ottawa, 2003
, p.19.

7

Le concept de nanobot est la contraction de

nanotechnologie
et
robot
. Voir

:
Drexler, E.,
Engines of Creation. The
coming Era of Nanotechnology
, Anchor, New York, 1986 ;
Freitas, R.,
Nanomedicine, Volume 1: Basic Capabilities
,
Landes Biosciences, Austin,1999.


2

définition même d
u terme est l’objet de débats houleux parmi ses défenseurs
8
. Par ailleurs,
malgré quelques innovations développées sous le sceau de la nanomédecine
9

et une existence
institutionnelle dans certaines universités et laboratoires de recherche
10
, cette dernière
reste un
domaine hautement prospectif. Elle se construit bien plus à partir d’anticipations
(nano)technologiques que de réalisations concrètes
11
. Comme le fait remarqué l’éthicienne Hille
Haker, membre du
Groupe Européen d’éthique des Sciences et des Nouvel
les Technologies
, « we
know today that many of the promises made in that field did not come true »
12
. Pourtant, les
gouvernements investissent des sommes importantes et créées différentes initiatives pour soutenir
le développement de ce domaine. En 2005, le

National Institut of Health, aux Etats
-
Unis, créa la
première
Nanomedicine Initiative
13
. En 2006, c’est le tour de l’Union Européenne qui crée une
Plateforme Technologique Européenne en Nanomédecine

(PTEN) et du gouvernement du
Canada qui met en place une
Initiative de Recherche en Médecine Régénératrice et
Nanomédecine

(IRMRN), dont le titre du document officiel résume à lui seul le caractère
hautement prospectif et l’aura expectatif entourant ce domaine

:
Médecine régénératrice et
nanomédecin
e. Investir a
ujourd’hui dans
la

promesse

de demain
14
.

Pourquoi donc les
gouvernements investissent
-
ils dans ce domaine aux contours si flous et aux promesses dont les
lendemains semblent si lointains ?

Pourquoi, en effet, la nanomédecine attire
-
t
-
elle autant
d’initiativ
es gouvernementales ? Pourquoi son développement fait
-
il office de priorité politique
généralisée ?



II
-

Objectif de la recherche


Prenant la forme d’une « révolution annoncée »
15

(le document de l’initiative canadienne
parle bien de «
la

promesse de de
main »), la nanomédecine fait l’objet d’un soutien politique par
l’ensemble des grands états industrialisé. Les différentes initiatives nationales ou, dans le cas de
l’Union Européenne, supranationales expriment effectivement la volonté de mettre en place
une
véritable « politique du
futur

»
16

des soins de santé
,
c’est
-
à
-
dire de créer des mesures spécifiques



8

Kostarelos, K., « The emergence of nanomedicine

: a fi
eld in the making », in

Nanomedicine
, Vol.1, Nº1, June
2006, p.1
-
3,


9

L
es quelques innovations qui se revendiquant du domaine de la nanomédecine sont presque toutes issues des
recherches sur les
drugs delivery systems
, c’est
-
à
-
dire de la recherche en phar
maceutique. Par exemple,
l’ABRAXANE® et le DOXIL®

qui sont des nouvelles formes de médications utilisées dans le cadre
de
chimiothérapies.

10

Par exemple, l’Université du Texas

a récemment créée le premier département de nanomédecine au sein d’une
Medical
School

:
http://nanomed.uth.tmc.edu/


11

Lösch, A., « Anticipating the Futures of Nanotechnology

: Visionary Images as Means of Communication », in
Technology Analysis & Strategic Management
, Vol. 18, No. 3/4, July
-
September, 2006, p.393
-
409.

12

Haker, H., « Ethical Reflexions on Nanomedicine », in
Nanobiotechnology, Nanomedicine and Human
Enhancement
,
Ach, J. S. & Lüttenberg, B. (Eds), L
IT
Verlag, Berlin, 2008,
p.53.

13

http://nihroadmap.nih.gov/nanomedicine/


14

Médecine régénératrice et nanomédecine. Investir aujourd’hui da
ns la promesse

de demain
,

op.cit. Je souligne.

15

Bensaude
-
Vincent, B., « Nanotechnologies

: une révolution annoncée », in
Études
, T. 411, 2009/
12, p.605
-
616.

16

Je reprends ici le terme de
politics of the future


dans

Brown, N., Rappert, B., et Webster, A.,
Constested Futures

:
A Sociology of Prospective Techno
-
science
, Ashgate, Burlington, 2000, p.9. Ce terme est également utilisé dans le

3

visant à piloter leur développement à partir d’une certaine représentation politique de leur devenir
dont la nanomédecine semble incarner l’idéal. La na
nomédecine n’est donc pas uniquement un
idéal médical, mais également un idéal politique. La question se pose alors de savoir
quel est
l’idéal politique des soins de santé représenté
e

par la nanomédecine ?
Ou, pour le dire autrement,
q
uel est ce « futur dé
siré »
17

des soins de santé qui fait l’objet d’un tel investissement politique ?



Ainsi, l’objectif central de ma thèse sera d’analyser la représentation des soins de santé
ressortant des différentes initiatives de soutien politique au développement de la
nanomédecine. Il
s’agira de comprendre sur quoi repose exactement ces
« politique
s

du futur
», de voir quelles sont
les modalités concrètes qui en

soutiennent le développement afin d’en faire ressortir l’idéal, le
« futur désiré ». Il sera égalem
ent nécessaire d’en tirer des conclusions plus générales, c’est
-
à
-
dire d’en dégager la signification et les implications sociales et culturelles. En somme, ma thèse
vise à comprendre, plus largement, la nature de la relation qui unit aujourd’hui politique
et
innovations (nano)médicales.



III


Considérations

théorique
s


L’objectif théorique de ma thèse sera de définir un cadre conceptuel qui me permettra de
penser théoriquement la signification et les implications socio
-
politiques du développement de la
na
nomédecine à partir de l’analyse de différentes initiatives faisant de son développement une
priorité politique. Mon point de vue ne sera pas tant celui d’une sociologie des sciences que d’une
sociologie politique des sciences. La problématique générale de

ma recherche ne vise pas à
interroger de l’intérieur la nanomédecine, mais, à partir de la description du modèle particulier
des soins de santé dont elle est porteuse, d’en saisir l’épaisseur politique.



A


Sur l’usage du terme politique


L’usage que j
e fais du terme politique sera différent de celui des représentants de la
« nouvelle » sociologie des sciences et de l’
A
ctor
-
network theory

(ANT), largement dominants
aujourd’hui dans le champ des études sociales des sciences
.

En fait, il en sera

à l’opposé. Pour
Bruno Latour, reformulant la célèbre phrase du général von Clausewitz, la science est une autre
façon de faire de la politique
18
. Par là, il faut comprendre le sens du terme politique comme
référant à une
dynamique relationnel

dans laquell
e les idées progressent, se développent,
échouent et sont rejetées. De ce point de vue, le terme politique renvoie à la manière dont les
artefacts, les activités ou les pratiques deviennent objets de contestation. La science est alors






context
e précis des nanotechnologies par
Cynthia Selin dans

: Selin, C.,

« Expectations and the Emergence of
Nanotechnology », in
Science, Technology &

Human Values
, Vol.32, No.2, March 2007, p.214.

17

J’utilise

ici
un terme qui s’inspire de ce que les sociologues

anglo
-
saxons

appelle
nt
the sociology of expectations



littéralement la sociologie des attentes ou des espérances. Voir notamment :
B
orup, M., Brown, N. & Van Lente, H.,
« The Sociology of Expectations in Science and Technology », in Technology Analysis &

Strategic Management,
Vol.18, Nos. 3/4, July
-
September 2006, p.285
-
298. Ou encore

: Brown, N., Rappert, B., et Webster, A.,
Constested
Futures

: A Sociology of Prospective Techno
-
science
, op.cit.

18

Latour, B.,
Pa
s
teur

: Guerres et paix des microbes
, La Dé
couverte, Paris, 2001 (1984).


4

politique

dans le sen
s où elle est une activité sans épaisseur autre que celle des relations des
acteurs qui tentent d’imposer leurs idées sur celles des autres. Comme le font remarquer les
sociologues Terry Shinn et Pascal Ragouet, la perspective empiriste de la nouvelle soci
ologie des
sciences a « pour arrière plan une vision globale du monde social comme espace agonistique au
sein duquel s’affrontent des conceptions incommensurables de la réalité et où les victoires se
gagnent grâce à la puissance lors de relations de négoci
ations »
19
. C’est donc une conception du
politique réduite au final à une dynamique de négociations animée par une volonté, quasi
nietzschéenne, d’imposition de son point de vue. Ainsi, à l’opposé de cette conception du
politique, le lien que j’établis entr
e politique et nanomédecine ne se situe pas au niveau d’une
dynamique relationnelle d’imposition d’un certain modèle des soins de santé. En étudiant les
initiatives politiques de promotion de la nanomédecine, je considérai qu’au lieu de se réduire à un
esp
ace agonistique plat, à un réseau de relations sans consistance, ces initiatives ont une épaisseur
sociologique pouvant nous informer sur notre contexte socio
-
politique. Elles sont un fait social
non réductible à la somme des relations entres les acteurs q
ui y sont impliqués (leçon que
Durkheim nous a prise il y a bien longtemps déjà) ; elles sont un moyen d’interroger nos
sociétés

en faisant ressortir la signification et les implications sociales et culturelles du projet politique
dont la nanomédecine est
porteuse.


Je vais présenter maintenant les enjeux théoriques soulevés par cet objectif et les
ressources conceptuelles que j’utiliserai pour y répondre. Tout d’abord, compte tenu de la
nouveauté de cet objet d’étude, le premier défi théorique à relever s
era de lier concrètement
nanomédecine et politique. Le second, une fois ce lien établit, sera de définir une voie de
théorisation possible de sa signification sociale et culturelle plus large. La passerelle entre ces
deux niveaux analytiques sera le concep
t de « technoscience » dont la valeur heuristique me
permettra de faire le pont entre l’analyse de la spécificité intrinsèque de la relation politique
-
nanomédecine et sa signification culturelle plus large.



B
-

Comment penser le lien entre nanomédecine
et politique ?



Très peu d’études se sont penchées sur la nanomédecine en sciences humaines et sociales
et aucune, après examen des différentes ressources bibliographiques disponibles, ne semble avoir
abordé son rapport au politique. Du point de vue de la

sociologie, on peut même dire que la
nanomédecine est un terrain d’exploration quasiment vierge et, d’ailleurs, rare sont les études qui
la prennent comme objet central de réflexion. A cet égard, on ne peut citer plus que les travaux de
Céline Lafontaine
sur la représentation du corps et les implications sociales et culturelles des
nouvelles formes d’intervention biomédicales liées à la médecine régénérative et la
nanomédecine
20
, d’Andreas Lösch sur l’analyse du rôle des images et de la rhétorique dans la



19

Shinn, T. et Ragouet, Controverses sur la science. Pour une sociologie transversaliste de l’activité scientifique,
Raison d’agir, Paris, 2005, p.121.

20

Lafontaine, C. & Robitaille. M., «
Entre science et utopie : le corps tr
ansfiguré des nanotechnologies », in Virginie
Tournay et Annette Leibing (dir.).
Technologies de l’espoir. Les débats publics autour de l’innovation médicale

un
objet anthropologique à définir
. Québec, Presses de l’Université

Laval

;
Lafontaine, C., «
Rege
nerative medicine’s
immortal body: From the fight against ageing to the extension of longevity», in
Body & Society
, 15 (4), 2009, 1
-
19

;

Lafontaine, C.

& Robitaille, M.,
«

Nano
-
Body or Nobody? Radical Life Extension of a Disembodied Self

». in

5

n
égociation du potentiel innovateur de la nanomédecine
21

et de Michael D. Mehta sur les impacts
potentiels de la nanomédecine sur la santé
22
. Autant dire que l’espace de réflexion sociologique
qui s’ouvre devant nous est vaste et peu balisé. La majorité des r
echerches s’intéressant à cet
objet se trouve du côté de la philosophie des sciences et, surtout, de l’éthique. La première va
essentiellement s’intéresser à ses aspects épistémologiques, la seconde à ses potentiels risques. Si
cette littérature pourra m’ê
tre d’un grand intérêt au cours de ma thèse, elle reste toutefois à un
niveau de problématisation difficilement applicable tel quel pour le sociologue puisque, dans tous
les cas, elle ne théorise pas la nanomédecine d’un point de vue social et culturel.


Ainsi, pour m’aider à penser le lien entre nanomédecine et politique, il me faudra me
tourner vers les analyses plus générales prenant les nanotechnologies pour objet d’étude. La
littérature est ici plus vaste et les ressources plus nombreuses. Parmi la ga
mme des ressources
conceptuelles disponibles, je m’intéresserai plus particulièrement à l’un des concepts forts de la
sociologie des sciences et techniques

: celui de « technoscience ». De manière générale, le terme
technoscience exprime un virage utilitar
iste de la science ayant pour effet de donner à la
production de nouvelles technologies la priorité sur la recherche de connaissances plus
fondamentales et dont les nanotechnologies incarnent l’idéaltype par excellence. Toutefois, pour
l’historienne et phi
losophe des sciences Bernadette Bensaude
-
Vincent
, la technoscience recouvre
une signification plus large. « Il s’agit d’un changement de « régime »
-

au sens politique et
diététique du terme
-
, marqué par l’entrée en scène des politiques scientifiques et d
es agences de
moyens qui « nourrissent » la recherche. […] La technoscience telle qu’elle se déploie
aujourd’hui se distingue moins par un renversement des priorités entre science et technique que
par une entrée en scène des politiques, puis du marché dans

le monde de la recherche »
23
.
Idéaltype de la technoscience, les nanotechnologies expriment l’inextricabilité de la science, du
marché et du politique, marquée par la volonté de ce dernier de guider le développement de la
recherche vers la prospection tech
nologique. Comme le fait également remarquer Céline
Lafontaine, « le terme
technoscience

réfère à la fois à une logique d’instrumentation scientifique,
à un utilitarisme de la recherche et à un modèle politicoéconomique d’organisation sociale »
24
.


En défi
nissant la nanomédecine comme une technoscience, je pense pouvoir théoriser la
nature du lien sociologique qui relit la nanomédecine au politique. L’analyse des initiatives
stratégiques me permettra de saisir empiriquement ce lien et de faire ressortir la
spécificité du
modèle technoscientique propre à la nanomédecine, c’est
-
à
-
dire son « modèle
politicoéconomique d’organisation sociale » des soins de santé. Ceci m’aidera à répondre à l’une






Bianca Mari
a

Pirani and Ivan Vargua (dir.), in

The New Boundaries between Bodies and Technologies
, Cambridge,
Cambridge Scholars Publishing, pp. 126
-
143.


21

Lösch, A., « Anticipating the Futures of Nanotechnology

: Visionary Images as Means of Communication », in
Tech
nology Analysis & Strategic Management
, op.cit. ; « Nanomedicine and Space

: Discursive Orders of Mediating
Innovations », in Baird, D., Nordmann, A. & Schummer, J. (eds), in
Discovering the Nanoscale
, IOS Press,
Amsterdam, 2004, p.193
-
202.

22

Mehta, M. D.,

« The Future of Nanomedicine. Looks Promising, But Only If We Learn From the Past », in
Health
Law Review
, Vol.13, N°1, 2004, p.16
-
18.

23

Bensaude
-
Vincent, B.,
Les vertiges de la technoscience. Façonner le monde atome par atome
, Éditions La
Découverte, Par
is, 2009, p.10
-
11.

24

Lafontaine, C. En collaboration ave
c Esquivel
-
Sada, D., Noury, M. et

Richard, S.,
Nanotechnologies et société.
Enjeux et perspectives : entretiens avec des chercheurs
, Les Éditions Boréal, Montréal, 2010.


6

des questions centrales soulevée par ma thèse

:
quel est l’idéal des

soins de santé représenté
e

par
la nanomédecine
et qui fait office d’un tel investissement politique ?


C


Analyser la signification et les implications sociales et culturelles de la nanomédecine



Mais la valeur heuristique du concept de technoscience
va au
-
delà de sa capacité à nous
aider à saisir ce modèle « idéal ». Bien plus qu’un simple tournant utilitariste de la biomédecine,
le modèle technoscientifique nous confronte à l’émergence d’une nouvelle forme de la relation
médecine
-
société axée sur la
convergence de la recherche obsessionnelle du contrôle technique
de la santé et de la recherche de productivité économique, associée à l’innovation
(nano)technologique. Ce modèle politicoéconomique de gouvernance des soins de santé,
associant contrôle tech
nique et innovation nanotechnologique, trouve son origine politique en
2002 dans le fameux programme américain
Converging Technologies for Improving Human
Performance
25
, lequel suivit de prêt la création en 2000 de la Nanotechnology Initiative. Basé sur
la
convergence NBIC (
nanotechnology
,
biotechnology
,
information technology

et
cognitive
science
), ce dernier associe explicitement le contrôle technique de la santé, l’innovation
nanotechnologique et la productivité nationale. Malgré son caractère spéculatif,

ce document,
financé par le gouvernement américain, symbolise néanmoins un idéal politique d’organisation
future de la société (les auteurs parlent de « New Renaissance ») basée sur la convergence
technologique et au cœur duquel les innovations nanomédic
ales jouent un rôle
politicoéconomique central. Loin d’être un cas isolé, ce rapport a notamment donné lieu en 2003
à une version canadienne où le terme
Converging Technologies
est remplacé par celui de
BioSystemics
, mais qui n’ébranle pas l’importance de
la portée politique et économique de la
nanomédecine
26
.


Prenant la forme de ce que Robert K. Merton a appelé une
self
-
fulfilling prophecy
27
,

ce
futur désiré qu’est la nanomédecine n’est pas simplement, pour reprendre une formule de Michel
Freitag, « une no
uvelle version ou vision de l’avenir, car il est entièrement présent, il est le
mouvement du présent lui
-
même »
28
. Son modèle technoscientifique est un symptôme d’une
dynamique sociétale
en action

où convergent innovations médicales, exigences économiques e
t
contrôle biopolitique. Ainsi, la nanomédecine offre

la possibilité
d’appréhender concrètement une
dynamique tendancielle plus large de nos sociétés et du régime biopolitique qui lui est associée.
Dynamique qui se développe à partir d’initiatives politiqu
es axée sur l’opérationnalisation
technique des procédures de gestion du social (et donc de la santé) et qui
représente la forme



25

Roco, M., Bainbridge, W. S.
et Alvisastos, P.,
Converging Technologies for Improving Human Performance.
Nanotechnology, Biotechnology, Information Technology, and Cognitive Science
, NSF/DOC
-
sponsored report,
Arlington, 2002.

26

Bouchard, R.,
Bio
-
Systemics Synthesis: Science and Techno
logy Foresight Pilot Project
,
op.cit.

27

Merton formule le concept ainsi

: «
The Self
-
fulfilling prophecy is, in the beginning, a false definition of the
situation evoking a newbehaviour which makes the originally false conception come true

». Il s’appuie s
ur une
reformulation de ce qu’il appelle The Thomas Theorem

: «
If men define situations as real, t
hey are real in their
consequences ». Voir

:

Merton, R. K,
Social Theory and Social Structure
, Revised edition, The Free Press, New
York, 19
57 (1949), p.421
et 423.

28

Freitag, M.,

Le naufrage de l’université et autres essais d’épistémologie politique
, Éditions Nota Bene, Québec,
1998, p.8.



7

idéale de gouvernance propre à la postmodernité
29
. Cette forme particulière de gouvernance ou,
pour reprendre Foucault, de gouve
rnementalité en émergence, dont les initiatives politiques en
nanomédecine nous offre un terrain d’analyse privilégié du fait qu’elles nous permettent d’en
appréhender les conséquences politiques jusqu’aux territoires de l’intimité corporelle, doit
égaleme
nt se penser en lien au néolibéralisme. En effet, le soi
-
disant désinvestissement politique,
par lequel on caractérise généralement le néolibéralisme, n’est en réalité qu’une autre manière de
« gouverner » le social par des techniques de contrôle « à dista
nce »
30

orientées vers
l’opérationnalisation et l’économisation de toutes les sphères de l’existence
31
. Spécificité dont il
me faudra prendre acte de l’ensemble des conséquences au niveau de la relation nanomédecine
-
politique.


D
ans sa fameuse histoire inte
llectuelle et politique de la médecine française au XIXe
siècle,
l’historien Jacques Léonard, nous disait que

« […] la médecine
-
science n’est jamais une
spéculation isolable, elle est la médecine d’un contexte culturel. De même, la médecine
-
profession n’es
t jamais une réalité neutre, elle est la médecine d’un milieu socio
-
politique »
32
. Si
l’on considère ainsi la perméabilité de la médecine par rapport au milieu culturel et politique

dans
lequel elle se trouve, alors il nous faut admettre que cette volonté g
énérale de pilotage politique
du développement de la nanomédecine signifie bien quelque chose de notre « milieu socio
-
politique ». Les

politiques du futur sous
-
jacentes au développement de la nanomédecine
recouvrent des enjeux qui vont au
-
delà de l’organis
ation même des soins de santé. Elles touchent
ni plus, ni moins à une forme en émergence de nos sociétés et à la manière dont nos existences,
sociales et biologiques (leur devenir étant indissociablement lié
33
), sont
aujourd’hui

liées au
politique. Et c’est

précisément ce nouveau visage du social en émergence que je souhaite saisir en
analysant les implications et significations sociales et culturelles du modèle technoscientifique de
la nanomédecine présenté dans les initiatives visant à son soutien.



IV


Considérations méthodologiques



Visant à saisir et à analyser les implications socio
-
politiques du modèle des soins de santé
soutenu par les initiatives politiques d’aide au développement de la nanomédecine, mon approche
méthodologique sera basée sur l’a
nalyse de contenu de rapports et documents gouvernementaux
ou, dans certains cas, paragouvernementaux ainsi que sur des entrevues réalisées avec des acteurs
impliqués, à différents niveaux, dans ces initiatives. Pour ce faire, je propose de prendre deux ca
s
d’études parmi les plus importantes initiatives en nanomédecine

: ceux de la
Plateforme



29

A ce sujet voir

: Lyotard, J.
-
F.,
La condition postmoderne
, Éditions de Minuit, Paris, 1979 et Freitag, M.,
L’oubli
de
la société. Pour une théorie critique de la postmodernité
, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2002.

30

Miller, P. et Rose, N.,
Governing the Present
, Polity Press, Cambridge, 2008.

31

Dardot, P. et Laval, C.,
La nouvelle raison du monde. Essai sur l
a société néolibérale
, La Découverte Paris, 2009.


32

Léonard, J.,
La médecine entre les savoirs et les pouvoirs. Histoire intellectuelle et politique de la médecine
française au XIXe siècle
, Aubier Montaigne, Paris, 1981, p.8.

33

Pour les anthropologues Mar
garet Lock et Vinh
-
Kim Nguyen

: « culture, history, politics, and biology
(environmental and individual) are inextricably entangled and subject to never
-
ending transformation […]. Our
position is that biological and social life is mutually consitutive […]
». Voir

: Lock, M. &
Vinh
-
Kim
, N., An
Anthropology of Biomedicine, Wiley
-
Blackwell, Oxford, 2010, p.1.



8

Technologique Européenne en nanomédecine

et de l’
Initiative en médecine régénérative et
nanomédecine au Canada
. Il faut d’amblé spécifier que ces deux initiatives ava
ient des
précédents en Europe (en France notamment) et au Canada (au Québec et en Alberta
34
), mais
n’étaient pas spécifiquement dirigées envers la promotion de la nanomédecine. Elles concernaient
plus largement les nanotechnologies et englobaient leurs appl
ications biomédicales. D’ailleurs, le
terme « nanomédecine » en tant que tel n’était pas ou fort peu utilisé pour désigner ce champ
spécifique des nanotechnologies et il semble qu’on ne parlait guère de nanomédecine (en tous cas
hors du champ des initiés)
jusqu’à son institutionnalisation par ces initiatives. L’objectif de ces
dernières semble donc d’initier une politique scientifique propre aux applications nanomédicales
en leur donnant une existence institutionnelle indépendante qui prend la forme d’un no
uveau
sous
-
champ médical, dont on prédit qu’il absorbera le champ entier de la médecine pour en
redéfinir jusqu’à ses contours. Autrement dit, elles viseraient à promouvoir un modèle
« politique » du futur des soins de santé par l’instit
utionnalisation d’une nouvelle forme de
médecine axée sur l’innovation nanotechnologique, d’où l’intérêt analytique de ces deux
initiatives dont il me faudra faire ressortir la cohérence idéologique et pratique (les actions). Il
faut également ajouter que
si mon analyse se concentrera essentiellement sur celles
-
ci, je
m’appuierai également sur l’examen de certaines autres initiatives nationales ou provinciales
(dans le cas du Canada). Mais, avant de m’avancer plus loin dans la présentation proprement dite
d
e ma démarche méthodologique, il me faut maintenant éclairer le sens précis du terme « soins de
santé ».



A


Sur l’usage du terme
soins de santé



En effet, que vais
-
je exactement étudier en analysant le modèle des
soins de santé

porté
par le développe
ment de la nanomédecine ? Lorsque j’ai commencé à explorer ces initiatives, j’ai
constaté que l’emploie du terme
soins de santé

ou
healthcare

était tout à fait similaire et référait à
trois éléments précis qui seront l’objet central de mon attention. Bien
sûr, ces éléments ne sont
pas exprimés tel quel dans ces initiatives ; ils sont pour moi un premier moment de catégorisation
de mon objet d’analyse afin d’en facilité l’étude et, ultérieurement, la théorisation. Premièrement,
il réfère à un
modèle médical
,

c’est
-
à
-
dire une pratique, un mode d’intervention particulier sur le
corps. Deuxièmement, un
modèle de

la

recherche
,
un
mode d’organisation

de la recherche
biomédicale impliquant des finalités spécifiques, une redéfinition du rôle du chercheur et du lien
université
-
industrie. Troisièmement, un
modèle du système de santé
, un nouveau modèle social
d’accès aux soins et de prise en charge des coûts par l’État. Mon analyse aura ainsi pour objectif
précis de faire ressortir la spécificité de chacun de ces trois
modèles et d’en considérer les liens et
les implications socio
-
politiques. J’essaierai de faire ressortir le portrait des soins de santé qu’ils
incarnent. Ces modèles sont en effet un moyen d’accès privilégié au projet politique porté par la
nanomédecine.
Ils déploient une certaine vision ou scénario « planifié » de l’avenir dont les
politiques de développement scientifique les soutenants ont pour conséquence de générer une
représentation de l’avenir prenant la forme d’un futur inéluctable. Autrement dit, c
es modèles me
permettront de déconstruire l’agenda politique sous
-
jacent aux initiatives en nanomédecine, d’en
dégager le sens et les conditions de possibilités pratiques, me permettant de saisir, à la fois, la



34

Fenniri, H., « The Canadian Regenerative Medicine and Nanomedicine Enterprise (CARMENE) », in
International Journal of Nanomedicine
, Vol. 3, 2006, p.2
25
-
227.


9

logique politique mis en œuvre dans la constr
uction du futur des soins de santé et la forme en
construction de la relation médecine
-
société.



B


Analyse des rapports et documents




Compte tenu de l’exigence de transparence politique des activités de l’Union Européenne
(UE) et du gouvernement du C
anada, plusieurs rapports et documents sont disponibles sur
Internet pour rendre compte des objectifs et activités de chacune des initiatives. Au
-
delà de la
facilité d’accès aux données, l’intérêt ici est d’avoir à disposition un nombre conséquent de
rappo
rts et de documents qui exposent clairement leurs objectifs et activités, offrant une base
concrète et fiable pour l’analyse. De plus, considérant l’objectif d’unification et de coordination à
la fois pratique et idéologique de ces deux initiatives, elles
représentent des cas idéal
-
typiques du
modèle des soins de santé sous
-
jacent au développement de la nanomédecine, au Canada et en
UE, qu’il me faudra mettre en parallèle pour en faire ressortir les points communs. Comme
mentionné plus haut, je mettrai égal
ement en liaison ces données avec des documents et rapports
provenant d’autres initiatives nationales (
Nanomedicine Roadmap Initiative
,
Plateforme
Technologique Française en Nanomédecine
,…) ou provinciales (
NanoQuébec
,
Advanced
Systems Institute of British

Columbia
,…). J’inclurai de plus des documents d’organismes
gouvernementaux ou paragouvernementaux traitant des potentialités ou impacts sociétaux de la
nanomédecine (CNRC, NSF,…).
Pour ce faire, je réaliserai une analyse de contenu de ces
différentes donn
ées textuelles qui me permettra d’en faire un examen systématique et
méthodique. Il s’agira d’organiser par traitement informatique les données pertinentes en faisant
des sélections par découpage thématique afin de mieux pouvoir les interpréter. L’analyse
comparative de ces deux idéaux
-
types me permettra ainsi de dresser un portrait général de la
politique du futur la nanomédecine.



C


Les entrevues



En parallèle de l’analyse textuelle, il sera nécessaire de réaliser des entrevues avec les
acteurs clés
de ces initiatives. Interroger directement ces acteurs me permettra d’éclairer des
points précis et confirmer certaines analyses préalables des documents. Pratiquement, je souhaite
réaliser des entrevues semi
-
directives qui aborderont différentes questions

: l’historique de ces
initiatives, pourquoi la nécessité de créer une telle initiative, les acteurs impliqués et leur rôle
dans celles
-
ci, la définition de la nanomédecine, les implications sociales de cette dernière, son
rapport à l’industrie,… Le point
de vue de ces acteurs politiques sera un complément essentiel
pour l’analyse des modalités pratiques d’institutionnalisation de la nanomédecine. Compte tenu
de l’accessibilité à ces acteurs, je ne peux pas définir exactement le nombre d’entrevues qu’il me
sera possible de réaliser. Toutefois, j’aimerai au moins rencontrer les directeurs ainsi que les
coordonnateurs clés de chacune. Je vise environ une dizaine d’entrevue maximum d’environ
1h30 qui seront enregistrées puis retranscrites par la suite à des fin
s d’analyse avec NVivo.





10

V


Plan

général envisagé



Introduction


Politique, nanotechnologies et innovations biomédicales


Introduction des objectifs, de la démarche et des enjeux de la recherche. Présentation de la
structure générale et du contenu de

chaque chapitre.


Chapitre 1


La nanomédecine, nouvelle frontière de la technoscience


Ce
chapitre aura pour objectif de définir la spécificité de la nanomédecine à partir des
caractéristiques propres au régime technoscientifique. Le concept de technosci
ence me permettra
d’introduire le lien entre nanomédecine et politique.


1.1



Un nouveau régime
scientifique

1.1.1
-

Définir la technoscience

1.1.2
-

La technoscientifisation de la biomédecine


1.2



Entre projet politique et révolution médicale

: le modèle technoscientifique de

la
nanomédecine

1.2.1


Définition

1.2.2


Aux origines de la nanomédecine

1.3.2


Cartographie


Chapitre 2



Analyser le « futur », comprendre le présent

:

la nanomédecine comme objet
sociologique


Après avoir établit dans le chapitre précédent le lie
n entre nanomédecine et technoscience, il
s’agira ici de définir précisément la problématique de recherche et la stratégie analytique
proposée. A partir de l’idée que la nanomédecine est moins un idéal scientifique qu’un idéal
politique, je présenterai la
nanomédecine comme objet
sociologique dont l’analyse du projet
politique permet de

penser les lien
s

qui unissent aujourd’hui politique et médecine
(à partir de
Foucault et Rose)
et

nous permet de penser, plus largement, une nouvelle forme de
gouvernemental
ité en émergence accès sur l’opérationnalisation des pratiques de
« gouvernance » du social.



2.1


Politiques du futur et nanomédecine

2.2


Sur l’usage du terme politique

2.3


Sur l’usage du terme « soins de santé » (où il

sera introduit les trois axes d’analyse)

2.4


Stratégie analytique


Chapitre 3


Un nouveau modèle de la pratique biomédicale


Chapitre 4


Un nouveau modèle de la recherche


Chapitre 5


Un nouveau modèle du système de santé



11

Chapitre 6


De la médecin
e du futur au nouveau visage du social


Ce dernier chapitre aura pour objectif de théoriser la signification et les implications
sociales et culturelles du modèle technoscientifique de la nanomédecine. Il s’agira d’examiner
les implications culturelles de

la convergence (science, technique, marché, politique) associée au
modèle technoscientifique de la nanomédecine. Je montrerai son lien avec un nouveau
mode
de
gestion du social axé sur l’opérationnalisation technique et l’émergence d’une nouvelle forme de

biopolitique qui fait du corps le lieu de rencontre des enjeux politiques et économiques
contemporains. Examen de la question de la biopolitique et sa configuration actuelle.


Conclusion