Bilan et évaluation de l'alarmisme du CPD

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Bilan et évaluation de l'alarmisme du CPD



© Justin Vaisse, 2008

Texte provenant du site web compagnon
http://neoconservatisme.vaisse.net

de l'ouvrage
Histoire du néoconservatisme aux Etats
-
Unis

(Paris,

Odile Jacob, 2008).



Jusqu'où les exagérations du CPD ont
-
elles été

? Nous proposons d'examiner
brièvement quelques
-
unes des affirmations alarmistes faites par le CPD, et les
comparer avec ce que nous savons à présent. La première partie de cette liste e
st
constituée des différentes propositions avancées par la
Team B

et reprises par le
CPD (au sujet du bombardier
Backfire
, de la guerre anti
-
sous
-
marine, des systèmes
ABM, etc.), , et dont on a relevé les exagérations dans le chapitre 8.



a)
Les intention
s soviétiques


La réflexion sur les intentions et la doctrine soviétiques était au coeur de
l'exercice de la troisième
Team B
. Richard Pipes
, qui a dirigé cette équipe, est
également un membre important du comité exécutif du CPD, et
c'est lui qui, au CPD,
tient la plume pour tout ce qui concerne l'URSS


ou plutôt "la Russie", qu'il présente
comme une entité monolithique déterminée par son histoire


à commencer par
What
is the Soviet Union Up To

?

de 1977. Son statut de professeur d
'histoire à Harvard,
spécialiste d'histoire russe, lui confère un rôle éminent, dont il use et abuse. Outre la
brochure de 1977, l'une de ses contributions essentielles est l'article "Why The
Soviet Union Thinks It Could Fight & Win a Nuclear War", publié
dans
Commentary

en juillet 1977
1
. Il serait trop long de résumer ici l'article et les critiques nombreuses
qui lui ont été adressées (Raymond Garthoff

et Simon Dalby
, parmi d'autres, s'en
sont chargés
2
). Il su
ffit de rappeler que Pipes, faisant jouer des déterminants
historiques et des invariants culturels, choisissant dans la littérature stratégique



1

Cf. notamment PIPES, Ric
hard, "Why the Soviet Union Thinks It Can Fight and Win a Nuclear War",
Commentary
, juillet 1977.

2

DALBY,
op.

cit
., chapiter 8, et GARTHOFF, "Reflections on Empire

: the Soviet Connection",
Military
Review
, 62 (1), 1982, p.

2
-
13.

soviétique ce qu'il considère comme l'expression véritable de la pensée officielle
3
,
décrit la stratégie soviéti
que comme étant fondée sur une vision clausewitzienne du
monde, y compris pour le nucléaire.

En d'autres termes, la stratégie soviétique, qui repose sur cinq piliers
(préemption

; supériorité quantitative

; ciblage des forces offensives ennemies

;
combina
ison du nucléaire et du Conventionnel pour prévaloir dans la guerre qui suit
l'échange atomique

; enfin importance de la défense des populations et des armes),
vise à prévaloir sur les États
-
Unis, soit par la simple coercition


si Washington
reconnaît son

infériorité et négocie en termes favorables pour Moscou


soit par une
guerre nucléaire ouverte. Toute la littérature du CPD se fonde sur cette idée que les
leaders soviétiques envisagent froidement un échange nucléaire

; comme le
résument William Van Cle
ave

et Charles Kupperman
,
"l'URSS s'en remet à une
stratégie de première frappe, qui combine la destruction des forces offensives
ennemies et la limitation des dégâts."
4

Qu'en est
-
il réellement

? D'abo
rd, ces affirmations inquiétantes reposent sur
un non
-
dit : ce que Pipes
, Van Cleave

et les autres ne précisent pas, c'est que les
stratèges soviétiques, comme leurs collègues américains, sont payés pour p
lanifier
une victoire, pas un match nul, et encore moins une défaite. Plus encore, la
dissuasion fonctionne d'autant mieux que l'autre camp est persuadé de votre
détermination non seulement à lui infliger des dégâts considérables, mais aussi à
l'emporter.
Il est donc normal de trouver des sources militaires soviétiques qui
précisent la doctrine à suivre pour prévaloir en cas de guerre nucléaire


mais cela
ne signifie pas que le leadership soviétique va se lancer dans une frappe en premier
qui reste un calc
ul suicidaire.




3

Ce qui lui permet d'ign
orer les écrits qui contredisent ses thèses. Ainsi, il laisse de côté certains des écrits du
fameux Maréchal Sokolovsky, par exemple lorsque celui
-
ci estime qu'une première frappe ne peut aboutir à la
destruction complète des armes stratégiques américaines
. Cf. un article sur ce point par l'ennemi traditionnel du
CPD, Richard Barnet, "The Present Danger

: American Security and the US


Soviet Military Balance",
Libertarian Review
, November 1977, p.10
-
15.

4

"Van Cleave's view of how the Soviets approach stra
tegic strength and nuclear war was set fourth in an article
entitled, 'The Use of Military Power to Achieve Political Objectives,' printed in the fall 1977 issue of 'Journal of
International Relations' Van Cleave wrote: 'We do now realize that the Soviet d
octrine clearly holds that nuclear
war fighting capability, at any military level, and war winning and survival are operational goals; and that
superiority is, in every conceivable index, a virtue.' […] Charles M. Kupperman, 29, of Washington, defense
anal
yst at the Committee on the Present Danger. He contends that 'the Soviet Union is dedicated to the strategy
of firing the first salvo, thereby linking counterforce and damage limitation" in nuclear war.'
" Cité par
WILSON, George, "A Build
-
up in U.S. Force
s; Reagan Advisers Urge Military Build
-
up",
Washington Post
, 16
juin 1980.

Strobe Talbott

apporte, dans ses ouvrages, des précisions sur la pensée
soviétique, notamment la "doctrine de Tula"
5
. En janvier 1977 Leonid Brejnev

donne
un discours à Tula, une ville au sud d
e Moscou : il indique que la supériorité
nucléaire est "sans objet", et que c'est une dangereuse folie pour quiconque de
penser à une victoire dans une guerre nucléaire. Tout ce dont les Soviétiques ont
besoin, c'est d'une force nucléaire suffisante pour d
issuader les forces américaines.
Cette doctrine est incarnée par le choix, quelques semaines plus tard, de Nikolai
Ogarkov

comme chef d'État
-
major des armées soviétiques. Celui
-
ci avait été le
représentant des militaires soviétique
s aux négociations SALT, et semble avoir été
choisi parce qu'il soutient les accords de maîtrise des armements et croit en la
suffisance nucléaire, la parité, et "l'impasse"


bref à la doctrine MAD, contrairement
à ce que dit le CPD
6
.

Les études récentes

sur les forces nucléaires de l'URSS permettent de
préciser les choses, de façon plus documentée
7
. Les Soviétiques ont été en situation
d'infériorité nucléaire très nette jusqu'au début des années 1970, moment où ils
atteignent une parité toute approximati
ve. Ce qu'ils recherchent avant tout dans les
années 1970, c'est une "parité profonde", qui neutralise notamment les avantages
américains en termes de proximité à leurs frontières (essentiellement grâce aux
bases de l'OTAN), dans un contexte où la menace c
hinoise devient plus
substantielle. Au début de la décennie, on assiste, à Moscou, entre le leadership
politique et les militaires, à une "petite guerre civile" sur les trois sujets, liés entre
eux, de choix des forces nucléaires à construire, de doctrine
d'emploi, et de
négociations de maîtrise des armements avec les États
-
Unis
8
.

Il est exact qu'une partie des militaires continue à envisager une doctrine de
première frappe, héritage de la vulnérabilité des forces nucléaires soviétiques dans
les années 195
0. Toutefois, non seulement la doctrine officielle exclut l'utilisation en
premier des armes atomiques, mais diverses études et simulations, notamment par



5

TALBOTT
, Strobe,
Endgame

: The Inside Story of SALT II
, NY,

Harper & Row,

1980, 335 p.

;
Deadly
Gambits

: the Reagan Administration and the Stalemate in Nuclear Arms Control
,
2
èm
e

édition mise à jour,
NY,

Vintage Books,

1985, 390 p.

; et
The Master of the Game

: Paul Nitze and the Nuclear Peace
, NY, Knopf,
1988, p.

172.

6

Il n'est cependant pas une "colombe"

: il estime que la fameuse "révolution militaro
-
industrielle" peut permet
tre
aux forces Conventionnelles soviétiques de s'assurer de l'Europe de l'Ouest

; c'est l'une des origines de la RMA.
TALBOTT,
The Master of the Game
,
op.

cit
., p.

172

7

Cf. notamment
ZALOGA, Steven J.,
The Kremlin’s Nuclear Sword : the Rise and Fall of Ru
ssia’s Strategic
Nuclear Forces, 1945
-
2000
, Washington, Smithsonian Institution Press, 2002, 296 p., et PODVIG, Pavel (ed.),
Russian Strategic Nuclear Forces
, Cambridge, MIT Press, 2001, 692 p.

8

ZALOGA,
op.

cit
., p.

136 sq.

un centre de recherche de l'industrie d'armement (
TsNII
-
Mash
9
), démontrent qu'une
frappe en premier a
urait peu de chances de réussir et résulterait en un carnage
réciproque d'une dimension apocalyptique. Bref, cette éventualité n'apparaît pas
sérieusement considérée par Moscou. Comme c'est souvent le cas, les discours des
"faucons" d'un côté ont nourri le
s "faucons" de l'autre, et sans doute vice
-
versa.



b)
La "fenêtre de vulnérabilité"

Ce thème d'une période à venir, dans un futur proche, qui va être marquée par
la vulnérabilité des États
-
Unis à une attaque surprise soviétique, n'est pas neuf

: les
année
s 1954, selon la NSC
-
68, et 1959, selon le rapport Gaither, avaient déjà
constitué de telles "fenêtres" (cf. chapitre 8). Le CPD


sans être toujours très clair
sur les détails et sans utiliser l'expression jusqu'en 1982


explique, à la suite de la
Team B
, que la période du début des années 1980, puis 1984, depuis 1989, vont
constituer des moments idéaux pour une première frappe soviétique, donc des
moments de chantage politique possible. Ce thème inquiétant joue même un rôle
notable dans la campagne prési
dentielle de 1980, au service du candidat Reagan
.

Il est fondé sur la possibilité pour les missiles lourds soviétiques, qui sont
jugés de plus en plus précis (avec un pic au cours de l'année 1978), de détruire tous
ou presque tou
s les ICBM
Minuteman

américains. Il faut attendre 1983 pour qu'une
commission d'enquête sur les forces stratégiques, dite commission Scowcroft
10
, ne
détruise pour de bon le mythe de la "fenêtre"
11
. En réalité, estime Steven Zaloga
,
spécialiste des forces nucléaires soviétiques, vers 1980,
"en dépit de son succès à
atteindre la parité avec les États
-
Unis dans les années 1970, l'URSS n'avait toujours
pas la capacité de lancer une attaque préemptive contre les forc
es stratégiques
américaines qui éliminerait leur capacité de rétorsion."
12



c)
Les États
-
Unis, "numéro 2"

En octobre 1978, lorsqu'il publie sa première estimation du rapport de forces
militaire americano
-
soviétiques, le CPD avertit que l'Amérique est en tr
ain de passer



9

Central Scientific Research I
nstitute for the Machine Building Industry
.

10

Parce que dirigée par Brent Scowcroft, un ex
-
général qui a été conseiller de sécurité de Gerald Ford et sera,
plus tard, à nouveau conseiller de sécurité, cette fois de George H. W. Bush.

11

Cf. Scowcroft, Brent

(ed.),
Report of the President's commission on Strategic Forces
, Washington, DC, April
1983, 29 p.

12

"In spite of the Soviet Union success in reaching parity with the United States in the 1970s, the Soviet Union
still did not have the capability to launch

a preemptive strike against the US strategic forces that would
eliminate US retaliatory capability."
ZALOGA,
op.

cit
., p.

177.

derrière l'URSS en termes de capacités militaires globales : si l'évolution n'est pas
renversée par un
build
-
up
considérable, elle deviendra "numéro 2". En juin 1982, le
CPD pose logiquement la question : que s'est
-
il passé au cours des quatr
e années
écoulées

?
Has America Become Number 2

?

(cf. chapitre 11). Sa réponse est oui.
D'ailleurs, note
-
t
-
il, même le président Reagan

l'admet ("
au final, l'URSS possède
une claire marge de supériorité
"
13
). A y regarder de plus p
rès, Reagan avaient déjà
estimé que les États
-
Unis étaient "numéro 2" pendant la campagne de 1980… et
même celle de 1976, ce qui avait déclenché une contre
-
attaque de Kissinger

évoquant des "contes de fée" (on se souvient que cette

attaque avait cependant
porté ses fruits, avec notamment la création de la
Team B
)
14
.


En fait, à considérer les différents éléments de l'équation militaire, il est
extrêmement peu probable que les généraux américains aient pu souhaiter, à un
moment quelco
nque des années 1970 et 1980, échanger leur outil militaire et leur
position géographique avec ceux de leurs homologues soviétiques. Il est probable,
en revanche, que ces derniers auraient volontiers accepté un tel échange
15
. Les
États
-
Unis ont toujours con
servé une marge de supériorité globale, même si le
facteur nucléaire a pu la réduire.

L'un des défauts de raisonnement du CPD, c'est qu'il ne voit jamais la menace
américaine avec des yeux soviétiques. Or, nombre d'initiatives russes ont été prises
en réac
tion à des avancées américaines, et non pour gagner un avantage décisif sur
Washington. Un bon exemple est fourni par les bases américaines de l'OTAN en
Europe et en Turquie : le CPD passe systématiquement sous silence cet atout
formidable de Washington qu
i lui permet de menacer de près le territoire soviétique,
sans contrepartie russe à proximité des États
-
Unis. Comme les Américains n'ont pas
voulu inclure cette question dans le périmètre des négociations SALT I, pour ne pas
perdre leur avantage, les Sovié
tiques ont remplacé leurs ICBM pointés vers l'Europe
par des IRBM, les fameux euromissiles (d'où la crise des années 1978
-
1987), afin de



13

Citation complète de Reagan

:
"The truth of the matter is that on balance the Soviet Union does have a definite
margin of supe
riority, enough so that there is risk and there is what I have called, as you all know, several times,
a 'window of vulnerability' "
cité par
TALBOTT
, Strobe,
The Master of the Game

: Paul Nitze and the Nuclear
Peace
, NY, Knopf, 1988,
p.

4.

14

17 mars 1980

:
"in military strength we are already second to one: namely, the Soviet Union
" Cité par
WILSON, George, "A Build
-
up in U.S. Forces; Reagan Advisers Urge Military Build
-
up",
Washington Post
, 16
juin 1980. MARDER, Murrey, "US as 2d Best Is Fairy Tale, Kissi
nger Says",
Washington Post
, 12 avril 1976.

15

Cet argument est mis en avant par Joe Fowler au cours de la conférence annuelle du CPD de 1987


et tout le
monde, note le compte rendu, semble d'accord.
Cf. Select 1987 Annual Meeting remarks, 7 pages, "
11th A
nnual
Meeting 5


6 November 1987", box 221, Committee on the Present Danger Collection, Hoover Institution
Archives.

consacrer tous leurs ICBM disponibles aux lointains États
-
Unis… ce que les
"faucons" interprètent comme une préparation

à une première frappe. De même,
l'avantage soviétique en termes de missiles lourds a été acquis à Vladivostok en
1974 en contrepartie du maintien de la question des missiles "européens" des États
-
Unis en dehors de la négociation SALT II


mais à choisir,
ce dernier atout est plus
décisif et plus durable, même s'il est passé sous silence par le comité.

Quant à la Chine, elle n'est jamais évoquée par le CPD que comme une
victime. Or une bonne partie de l'activisme nucléaire et même géopolitique des
Soviétiq
ues des années 1970 correspond à une réaction à la montée en puissance
du défi chinois
16
. Plus généralement, le
Committee on the Present Danger

refuse de
prendre au sérieux les problèmes internes rencontrés par les forces soviétiques,
depuis la conscription

jusqu'au manque d'approvisionnement. Or, relève Steven
Zaloga
,
"il y a bien des raisons de penser que les capacités quotidiennes des forces
de missiles soviétiques étaient très loin de ressembler au portrait idéalisé peint aussi
bie
n par la propagande soviétique que par les plus stridents des polémistes
Américains
."
17


d)
La défense civile soviétique

Le principal scénario réaliste mis en avant par le CPD est donc celui du
chantage qui serait exercé par les Soviétiques contre les Améri
cains une fois acquise
la supériorité nucléaire

: les premiers pourraient empêcher les seconds de réagir à
une intervention régionale en les menaçant de leur arsenal nucléaire, les forçant
donc à se soumettre ou à attaquer eux
-
mêmes en premier


ce qu'aucu
n président
américain ne ferait, excepté en cas de menace directe sur le territoire américain. Et
au fondement de la supériorité nucléaire soviétique (en devenir) se trouvent deux
éléments : un nombre suffisant de missiles lourds pour détruire les ICBM amé
ricains
(
counterforce targeting
) et menacer encore de détruire les villes américaines par une
" troisième" frappe si Washington venait à réagir, et des programmes de protection
civile qui réduiraient beaucoup l'efficacité des frappes américaines


et donc
leur
poids politique. Ces programmes jouent donc un rôle essentiel dans la "construction"



16

GATES, Robert M.,
From the Shadows: The Ultimate Insider's Story of Five Presidents and How They Won
the Cold War
,
2
ème

édition, NY, Si
mon and Schuster, 1996, p.

80.

17

"But there are many reasons to believe that the day
-
to
-
day capabilities of the missile force were nowhere near
the idealized portrait painted both by the Soviet propaganda and the shriller American polemics
."
ZALOGA,
op.

c
it
., p.177.

de la menace soviétique par le CPD

: au calcul stratégique s'ajoute un sentiment de
vulnérabilité diffus


puisque les Américains ne bénéficient pas de tels programme
s.

De fait, les Soviétiques ont bel et bien fait preuve d'une certaine activité dans
ce domaine. Steven Zaloga

explique qu'encouragée par l'évolution de la "corrélation
des forces", une partie du leadership soviétique a estimé qu'une

guerre nucléaire
pourrait amener l'effondrement du capitalisme et la victoire globale du communisme,
surtout s'il était aidé par une mise en place massive de programmes de protection
civile. Mais cet enthousiasme est vite retombé, notamment en raison des
études sur
les conséquences possibles à l'échange nucléaire conduites début des années 1970
(cf.
supra
)
18
.

Cet enthousiasme passager pour la protection civile n'est toutefois pas passé
inaperçu aux yeux des "faucons". Un rôle central revient, dans ce domain
e, à
Thomas K. Jones
, surnommé "TK", dont Jerry Sanders

fait, par erreur, un "conseiller
technique du CPD" (information que ne confirment pas les archives


peut
-
être a
-
t
-
il
été consulté à l'occasion
, mais pas davantage
19
). En revanche, ce jeune ingénieur a
bien été un conseiller de Nitze

pendant les négociations SALT I et, s'appuyant
notamment sur l'analyse extensive des manuels de défense civile soviétique, l'a
persuadé que les

programmes soviétiques étaient sérieux, réalistes, et qu'ils
constituaient une préparation à une possible frappe en premier
20
. Après tout, Nitze
n'avait
-
il pas constaté, à Hiroshima, que des protections relativement simples avaient
sauvé de nombreux habita
nts, même à proximité du point d'impact

? (cf. chapitre 8).
Quelques années plus tard, lorsqu'il entre dans l'administration Reagan
21
, TK Jones

crée un mini
-
scandale lorsqu'il explique à un journal
iste que bien sûr, une guerre
nucléaire peut être conduite et remportée


surtout si des programmes de protection
civile sérieux sont mis en place

: constructions d'abris de jardin, protection des
industries, etc.
"Si on a assez de pelles à disposition, to
ut le monde va s'en sortir…
ce qui vous protège vraiment de l'explosion et des radiations, c'est la terre. Ça vous
protège aussi de l'effet de la chaleur. Vous savez, la terre, c'est un truc génial…"
22





18

ZALOGA,
op.

cit
., p.

143.

19

SANDERS,
op.

cit
., p.

317.

20

TALBOTT,
The Master of the Game
,
op.

cit
., p.

145.

21

Au Pentagone, en tant que
Deputy Undersecretary of Defense for Research and engineering (Strategic and
Theater Nuclear Forces
).

22

"I
f there are enough shovels to go around, everybody's going to make it… The dirt really is the thing that
protects you from the blast, as well as the radiation. It protects you from the heat. You know, dirt is just great
stuff…"

Cité par SCHEER, Robert,
Wit
h Enough Shovels


Reagan, Bush and Nuclear War
, NY, Random
House, 1982, p.

18
-
26.

Le
Committee on the Present Danger
, sans aller si loin
, reprend dans ses
brochures l'essentiel des affirmations de la
Team B
et de TK Jones

sur la protection
civile soviétique. En réalité, on peut à bon droit douter de l'efficacité des programmes
de défense civile, qu'ils soi
ent soviétiques ou américains. Aux États
-
Unis, le
consensus s'est d'ailleurs fait sur l'inutilité de dépenser de l'argent public pour
construire des abris atomiques pour toute la population, et Paul Nitze

est resté un
des rares Amér
icains à posséder un abri approvisionné dans sa ferme du Maryland.
L'Amiral Noel Gaylor

a expliqué les principales raisons de cette inefficacité au Sénat
en 1982

:

"La protection civile […], ça ne marche pas contre une attaque atomiqu
e. Non
seulement il y a suffisamment de têtes nucléaires pour attaquer chaque cible militaire, chaque
ville et chaque village, mais il y en a aussi suffisamment pour attaquer chaque zone
d'évacuation aux États
-
Unis


ou en URSS. Et si votre ennemi estime q
u'il n'y en a pas assez,
il lui suffit d'en construire davantage. Les abris creusés en profondeur deviendraient des
tombes en profondeur. Les abris contre les retombées radioactives sont infaisables. Combien
de temps pensez
-
vous pouvoir vivre avec votre fa
mille derrière deux portes recouvertes de
trois mètres de terre

? Et comment est
-
ce que vous allez creuser, autour de New York,
Chicago ou Moscou, dans la terre gelée de l'hiver

? L'évacuation des principales villes en un
temps raisonnable est infaisable.
Cela inciterait à une attaque pendant l'évacuation

aboutissant à augmenter le nombre des victimes."
23

Raymond Garthoff

confirme le côté illusoire de programmes de protection
civile


en Amérique comme en Russie. Il relève que les
NIE (
National Intelligence
Estimates
, cf. chapitre 8) de la fin des années 1970 établissent, en cas d'échange
nucléaire, le nombre de victimes soviétiques à environ 120 millions (dont 85 millions
de morts), réduit à 100 millions (60 millions de morts) si l
es abris urbains sont
occupés au maximum de leur capacité, et 40 millions (15 millions de morts) si la
protection dans les abris et l'évacuation des villes ont été intégralement mis en
œuvre, et à temps (ce qui est plus douteux)


sachant que ces chiffres

vont
augmenter dans les années 1980 avec l'introduction de nouveaux missiles



23

"Civil defense […] won't work against nuclear attack. There are not only enough warheads for direct hits on
every military target, every city or village, but also for ever
y relocation area in the US


or the USSR. And if the
opponent should think there are not enough, he has only to build more.

Deep shelters would become deep tombs.

Fallout shelters are impracticable. How long can you and your family live under two doors c
overed with three
feets of earth

? How do you dig, around New York, or Chicago, or Moscow, in the frozen ground of winter

?

Evacuation of major cities in any reasonable length of time is impracticable. It would invite attack during
evacuation


actually in
creasing casualties…"

GAYLOR, Noel,
Testimony Before the Arms Control
Subcommittee of the Senate Foreign Relations Committee
, 16 mars 1982, cité par SCHEER,
op. cit
., p.

154.

américains, et qu'il ne s'agit que des victimes immédiates. Certes, la DIA n'est pas
d'accord et estime que ces programmes peuvent jouer un rôle psychologique, mais
la NIE note b
ien que
"…

les programmes de défense civile présents et futurs ne
renforceraient pas la détermination des leaders soviétiques à agir pendant une
crise.
"
24



e)
La persistance de la menace


Si le CPD a été excessivement alarmiste et pessimiste, et a manifest
ement
exagéré dans son analyse de la situation stratégique, le plus frappant est la
poursuite voire l'accentuation de ses sombres prédictions tout au long des années
1980, et jusqu'au début des années 1990. Il y avait à la fin des années 70, nous
l'avons v
u, matière à s'inquiéter. Mais estimer que les Russes n'ont jamais été aussi
supérieurs militairement à l'Occident qu'à la fin des années 1980, et jusqu'en 1991,
c'est faire preuve d'une perception vraiment obtuse de la réalité.





24

"Our latest analyses . . . provide additional support to our previous judgment
that present and projected Soviet
civil defense programs would not embolden the Soviet leaders to take action during a crisis that would involve
deliberately accepting a high risk of nuclear war."

Analyse d'une NIE de 1979 reprise par
GARTHOFF,
"Estimating

Soviet Military Intentions and Capabilities",

op.

cit
., p.

109.